Technique et Spiritualité *

 Les termes ‘technique’ et spiritualité’ sont généralement compris comme antonymiques.  Ils s’opposent comme ‘extérieur’ et ‘intérieur’, ‘inanimé’ et ‘animé’, ‘inerte’ et ‘vivant’.  Ainsi la spiritualité est pensée comme étant avec l’homme et en lui depuis l’aube de son apparition, alors que la technique est récente.  La spiritualité serait l’essence de l’homme, manifeste ou cachée selon le cas, sa dignité et son but ultime.  La technique au contraire serait une forme d’aliénation, une manière pour l’homme de s’égarer dans autre chose que lui, de se perdre de vue et de tomber – chute originelle s’il y en a – dans la matière morte au lieu de se tourner vers la vie qui l’anime, son Dieu ou son noûs selon le contexte culturel au sein duquel on le somme de retrouver le bon chemin. 

Néanmoins cette opposition entre technique et spiritualité ne va pas de soi et appelle à un examen plus rigoureux.  Car si la spiritualité fait partie de l’existence humaine depuis le début, il en va de même pour la technique.  Si l’homme a toujours adoré quelque divinité, il a également toujours fabriqué des outils. 

Ainsi il convient d’analyser de plus près les rapports entre technique et spiritualité.  En quoi la technique est-elle le contraire du spirituel ?  Cette relation peut-elle être renversée ?  Et si oui, pouvons-nous revoir le rapport entre technique et spiritualité ?  La technique, est-elle vraiment l’autre du spirituel ?

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A. L'opposition technique et spiritualité

Il est classique, voire banal, d’opposer technique et spiritualité.   Notre culture occidentale, fidèle héritière de Platon et d’Aristote, range sans davantage y songer, la technique du côté du matériel, de l’extérieur, de l’utile, du terrestre, du pratique et du mortel, et la spiritualité du côté de l’immatériel, de l’intériorité, du désintéressé, du céleste, de la contemplation et de l’éternel.  Ainsi Platon oppose un au-delà des Idées immuables, existant depuis toujours et pour toujours à un ici-bas des objets corruptibles, ayant un début et surtout une fin.  Le sens de la vie de l’homme et la seule voie qui réaliserait son essence sont illustrés par l’allégorie de la caverne.  L’homme commencerait son existence en tant que prisonnier dans la matière.  Son regard est tourné vers l’extérieur, domaine des ombres qui apparaissent et disparaissent sur le mur en face de lui.  Les objets qu’il voit sont des objets fabriqués, donc  issus de la techné, en argile, donc à la fois fragiles, inertes et périssables car dépourvus d’une âme, et donc de permanence.  Le but de l’existence de l’homme est de retrouver son intériorité, perdue de vue dans l’obscurité de la caverne.  Il devra faire retour sur lui-même, chemin allégoriquement représenté par la sortie de la caverne et son ascension vers le domaine des Idées, qu’il contemple dans son âme, le noûs, donc au plus profond de lui-même, domaine représenté par la figure du Soleil qui permet de voir le réel tel qu’il est vraiment, et non des bribes de réel enchâssées dans des représentations déformatrices et fallacieuses.  Cette dichotomie entre technique et spiritualité se reflète dans notre conception de ce qu’est l’intelligence.  En effet nous distinguons entre une intelligence opératrice et mécanique d’un côté et une intelligence intuitive et consciente d’elle-même de l’autre.  Un ordinateur est « intelligent » au sens où il est capable de calculs rapides et complexes.  La rapidité d’une calculette nous impressionne, de même que la mémoire et la vitesse de l’ordinateur.  Ainsi on entend que l’ordinateur est « plus intelligent que nous ».  Effectivement nul humain ne peut faire concurrence à un ordinateur quant au pouvoir de stockage de données et à la rapidité des calculs.  Certes quelques rares individus, ces « savants » doués d’une mémoire exceptionnelle, ont jusqu’à peu rivalisé avec l’informatique.  Un jeune homme anglais, David Tammet, est capable d’effectuer des calculs impliquant des nombres à six, voir à neuf chiffres.  Un autre surdoué, l’américain Kim Peek, mémorise tout ce qu’il lit, et lit une page entière en huit à dix secondes.  Il se souvient de tous les détails de tous les jours de sa vie.  Or mêmes ces cerveaux exceptionnels se voient dépassés par les ordinateurs les plus puissants.  En 1998 le logiciel Deep Blue vainc aux Echecs Kasparov, le champion mondial considéré imbattable.  Au fur et à mesure que les processeurs et disques durs voient augmenter leur capacité, même l’homme le plus surdoué devra s’avouer battu.  Les enthousiastes de l’intelligence artificielle envisagent avec bonheur le jour où des robots (qui pourront être des « vrais » robots dans le monde réel ou bien des créatures virtuelles dans un cybermonde comme le sont aujourd’hui les personnages des jeux vidéo) se révèleront plus intelligents que l’homme, et lorsque l’informatique aura davantage progressé, bien plus intelligents que l’homme, au point où certains penseurs prévoient un jour (dans pas longtemps !) lorsque l’homme sera désuet. (texte)

Néanmoins, ainsi que le souligne le philosophe américain Searle, l’intelligence de l’ordinateur et du robot demeure aveugle.  Pour illustrer sa thèse, il compare le travail de l’ordinateur à celui d’un homme qui ne comprend absolument pas le chinois enfermé dans une pièce où il y a plusieurs boîtes de cartes où sont inscrits des signes chinois.  Cet homme dispose également de règles de manipulation de ces signes.  Son travail consiste à recevoir par une fenêtre une carte avec un ou des signes chinois et, au moyen des règles de manipulation des signes, échanger cette carte contre une autre, avec un ou d’autres signes chinois.  Ainsi sa manipulation des signes chinois n’implique nullement qu’il comprenne le chinois.  Il ne fait qu’opérer sur ces signes en fonction de règles, ou algorithmes, comme le fait une machine de Turing.  La machine de Turing est un système abstrait, une fonction et non une machine matérielle, qui consiste en un ensemble de règles opératoires relatives aux systèmes binaires.  Elle manipule essentiellement une série de « 0 » et de « 1 », ou équivalents (des « - «  ou des « + », des points noirs et des points blancs ou tout ce que l’on voudra de ce genre) selon des règles fixes et précises.  La machine de Turing n’est donc pas un système qui comprend ce qu’il fait mais qui opère aveuglement sur des symboles selon un algorithme écrit par un informaticien qui, lui, comprend le but recherché, le sens des symboles utilisées etc.  Les symboles en eux-mêmes n’ont pas de sens, de contenuIls sont purement syntactiques.  Ainsi un ordinateur peut mimer certaines formes de l’intelligence humaine. Néanmoins il y a une différence essentielle entre un individu qui comprend le sens des symboles inscrits sur la carte de la Chambre Chinoise de Searle, et un autre individu (ou ordinateur) qui ne fait que manipuler ces signes à l’aveuglette.  L’intelligence humaine se distingue par sa saisie des sens, par la fait que les signes (mots, gestes, images, pensées) ont un contenu, ou en langage de la linguistique, que la syntaxe qu’elle utilise a une sémantique.  Sortir de la caverne, cheminer vers son for intérieur, est un voyage vers d’avantage de sens.  C’est développer la capacité intuitive de l’homme de percevoir des relations entre les choses et les idées, d’approfondir sa relation en tant que partie au tout qui est le monde autour de lui, et c’est avant tout développer ce qui différencie l’intelligence d’un cerveau par rapport à l’intelligence algorithmique : la conscience de soi.  « Connais-toi toi-même » dit Socrate : sortir de la caverne, c’est faire l’expérience de davantage de sens par une expérience du soi.  Un ordinateur n’a pas de soi.  Il sait, mais ne sait pas qu’il sait, alors que l’homme sait qu’il sait, et encore plus remarquable, sait qu’il ne sait pas.  « Je ne sais rien sauf que je ne sais rien » dit encore Socrate, parole vivante et humaine s’il y en a, et que ne peut reproduire une intelligence algorithmique, simple mécanisme de manipulation de symboles

C’est pourquoi bien des gens conçoivent la technique comme le contraire de la spiritualité : alors que la technique est mécanique et aveugle, la spiritualité est vivante et consciente.  Nous pratiquons des exercices spirituels tels le Yoga, la prière ou la danse soufi justement dans le but d’accroître notre lucidité et de cultiver un état d’éveil de la conscience.  La technique attire notre attention vers l’extérieur, alors que la spiritualité l’invite à tourner son regard vers l’intérieur.  La technique nous focalise sur autre que nous – l’objet technique – alors que la spiritualité nous détourne du monde extérieur des objets et concentre notre attention sur nous-mêmes.  L’unique objet de la spiritualité est le Soi, alors que la technique est toujours un objet ou un autre.  Ainsi la technique maintient l’homme dans un état d’ennui et d’inquiétude au sens pascalien du terme : elle est divertissement, qui laisse l’homme seul dans un vide au lieu de le laisser seul avec sa propre plénitude.  La spiritualité écarte la solitude puisque elle met la conscience dans la seule relation authentique : la relation avec elle-même.  On choisirait donc toujours entre deux chemins : un chemin de la Technique, qui nous éloigne de nous-mêmes et nous perd dans l’inauthenticité (voilà une conception bien postmoderne de la condition humaine !) et un chemin de la Spiritualité qui nous éloigne du monde moderne aliénant et technique et nous ramène à notre source d’Être, à notre Soi. Vue sous cet angle, la Technique est un mal ; elle est une entrave au développement spirituel de l’homme.  Entre l’homme et l’homme elle entrepose en trompe-l’œil ses objets scintillants et morts. 

B. Techniques et pratiques spirituelles

 Cette conception de la technique comme l’autre du spirituel, résiste-t-elle à la critique si nous songeons que la Spiritualité a elle aussi ses méthodes et techniques ?  Par exemple, afin d’aider leur évolution personnelle, les moines bouddhistes se servent de mantras.  L’utilisation de ces mantras consiste à répéter le mantra, soit en un flux continu, soit par intervalles de longueur précise.  De même, le Yoga consiste en des enchaînements de postures en un ordre toujours identique à un moment également identique de la journée.  Ces procédés sont bien des techniques et développent automatiquement le système nerveux et physique du pratiquant lorsqu’ils sont pratiqués correctement, c'est-à-dire de manière irréfléchie selon des instructions précises.  Ainsi le méditant et le pratiquant de Yoga parleront de leur programme de méditation ou de postures, soulignant par là le caractère mécanique de l’exercice.  La ressemblance entre les algorithmes qui décident des transformations binaires opérées par l’ordinateur et les techniques spirituelles aussi précises que répétitives est frappante.  Le cheminement « hors de la caverne » du développement spirituel d’un individu se fait donc également à l’aveuglette, à l’insu de l’individu qui ne perçoit nullement le rapport entre le mantra qu’il répète ou les postures qu’il pratique et les changements qui petit à petit se font dans son corps et dans son esprit.  Il se rend peut-être compte que depuis quelque temps il est plus calme, plus serein, qu’il n’a plus envie de boire ou de fumer, qu’il s’entend mieux avec sa famille ; or le lien entre la pratique de la technique et les altérations qui en résultent reste inconscient.  L’homme qui pratique la spiritualité ressemble donc à l’homme dans la chambre chinoise de Searle : on lui tend une carte avec un signe pour lui dépourvu de sens – un mantra dont il ignore le sens et doit ignorer le sens pour le mantra puisse faire son travail, une posture, une plante, une prière, une tâche à accomplir – qu’il manipule selon des règles précises – réciter le mantra pendant 15 minutes matin et soir les yeux fermés, effectuer tel enchaînement de asanas  dans tel ordre avant le petit déjeuner, prendre telle plante avec du lait ou de l’eau à jeun ou pas à jeun, réciter sa prière à genoux cinq fois par jour – et le résultat est une carte avec un autre signe – meilleur sommeil, meilleure digestion, davantage d’éveil et de clarté par exemple.  Le lien entre les deux cartes reste inaperçu. 

Puisque le progrès spirituel consiste en un raffinement et développement du système nerveux, la Technique elle-même peut également contribuer au développement personnel.  Tout comme la spiritualité hindoue se sert de plantes, appelés Rasayanas, pour effectuer cette purification du système nerveux, la médecine moderne prescrit du lithium, du magnésium et des anti-dépresseurs pour aider des êtres fragiles à d’avantage de sérénité, et de la Ritaline pour aider des enfants hyper-actifs à plus de calme et de concentration.  Le Provigil permettrait de rester réveillé pendant soixante heures d’affilé, ce qui jusqu’à récemment n’était possible qu’à des pratiquants de Yoga de longue date.  Ces techniques récentes fonctionnent de manière remarquablement semblable à celle des techniques traditionnelles : toutes les deux opèrent en altérant la biochimie du sujet.  Les anti-dépresseurs élèvent le taux de sérotonine dans le sang, comme le font la méditation et le Tai Chi, et la Ritaline change le taux de dopamine, qui se modifie également lors de pratiques traditionnelles.  Il existe également aujourd’hui (encore sur le banc d’essai) des techniques de stimulation du cerveaux par charge électrique (à ne pas confondre avec les techniques de chocs électriques utilisées en psychiatrie pour les gravement malades résistant à tout autre traitement) qui peuvent susciter des sentiment de bonheur intense, comparables – dit-on – à la sérénité d’un Dalaï Lama ou autre saint.  Certes ces techniques « techniques » ne sont encore qu’à leur début et les effets secondaires sont parfois importants, quoique les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) s’améliorent rapidement et sont en général très bien tolérés avec des améliorations ultérieures prévues pour les nouvelles générations de ces médicaments.  Néanmoins elles se distinguent des techniques traditionnelles dites « spirituelles » (alors qu’elles ne sont pas moins psychotropes) par la rapidité de leur action (6-8 semaines pour le Prozac, alors que plusieurs années de yoga ou de prises de plantes peuvent être nécessaires pour constater une amélioration chez un déprimé grave).

L’objection la plus fréquente aux techniques bio-médicales souligne la subtilité des techniques traditionnelles par opposition à la lourdeur des médicaments allopathiques.  Les techniques spirituelles s’intègreraient bien au système nerveux, un mantra ou une plante seraient mieux tolérés et assimilé par le cerveau, alors que la corps exige parfois plusieurs semaines pour s’accoutumer à un  médicament psychotrope, car ces médicaments n’ont pas encore une activité suffisamment sélective pour épargner au patient une liste souvent longue d’effets secondaires, du moins en début de traitement.  Nous entendons souvent dire que les médicaments ‘modernes’ ont une quantité telle d’effets secondaires que ceux-ci éclipseraient quasiment les bienfaits du traitement, alors que les plantes seraient également efficaces, mais sans effets secondaires.  Ainsi bien des gens considèrent la médecine biochimique et biotechnologique comme un mal qui ne se justifie aucunement puisque les mêmes remèdes peuvent être obtenus par des plantes, et sans les méfaits des médicaments enfants de la Technique.  On imagine alors que les seules raisons d’être de la médecine allopathique seraient l’ignorance des médecins et les intérêts économiques des grandes sociétés pharmaceutiques. 

Cette vision des choses est erronée.  Tout d’abord, si les techniques spirituelles aident de nombreuses personnes à mieux vivre, il n’en est pas moins vrai que d’autres résistent à ces traitements.  Bien des gens ne constatent aucune amélioration de leur état par les plantes ou les pratiques asiatiques, alors qu’un traitement allopathique, même lourd en effets secondaires, peut susciter une amélioration parfois remarquable chez des malades graves de longue date.  Deuxièmement, les techniques traditionnelles ne sont pas toujours sans effets secondaires.  Certains pratiquants de la méditation font l’expérience de malaise accrue pendant des périodes parfois longues de leur pratique – davantage d’anxiété, sentiment de déconnexion d’avec leur entourage, irritabilité, troubles du sommeil – et les débutants en Ashtanga Yoga éprouvent souvent des courbatures, une rigidité accrue pendant un certain temps, et la difficulté des postures peut déconcerter certaines personnes.  Les plantes ne sont nullement sans effets secondaires : ainsi la prise de millepertuis pour traiter les états d’anxiété et de dépression nerveuse peut susciter pendant quelque temps des rougeurs de la peau et des troubles de sommeil.  Un autre aspect négatif de la médecine douce est sa lenteur.  Souvent il faut des mois avant que le sujet ne ressent, si jamais, quelque bénéfice.  Il est probable que bien des traitements de la médecine douce doivent leur efficacité à l’effet placebo plutôt qu’à quelque vertu de la plante elle-même, ce qui ne veut pas dire que toute la médecine douce serait inefficace ; cela est loin d’être le cas.  Il convient donc de ne pas idéaliser la médecine douce et lui prêter plus de vertus qu’elle n’en a, pas plus qu’il ne faudrait nier ou ignorer ses avantages certains.  Troisièmement, la médecine allopathique est en voie de perfectionnement rapide.  Ainsi, alors que la première génération de somnifères – les barbituriques – provoquait des somnolences bien après le réveil, les nouveaux somnifères créent moins d’accoutumance et permettent en général un sommeil proche du sommeil naturel.  Des travaux considérables de l’industrie pharmaceutique ont, depuis 1952, multiplié le nombre de psychotropes, en les rendant toujours plus efficaces et mieux tolérés. 

C. Une vision renouvelée de la technique scientifique

Toutefois une objection est possible ici : si la Spiritualité se sert de techniques, elle n’est pas pour autant technique en sa visée, qui est le bien-être et l’éveil maximales de l’homme, alors que la technique ne vise que l’absence de la douleur, la disparition de symptômes, un bien-être simplement matériel et superficiel (‘ne pas avoir faim’, ‘ne pas avoir mal à la tête’, ‘ne pas avoir une tumeur létale’).  La spiritualité, elle, pousse la notion de bien beaucoup plus loin.  Son but est d’intégrer autant que peut se faire un individu dans son entourage (famille, amis et collègues, nation, planète, cosmos), d’harmoniser les rapports entre tous les êtres, de promouvoir la vie et l’équilibre à tous les niveaux de la nature, depuis le monde des supercordes jusqu’au niveau des galaxies.  A ses côtés, les ambitions de la Technique paraissent bien restreintes : se sentir bien dans sa tête et dans son ventre afin de bien dormir, manger avec appétit, ne pas songer à soi et à ses petits problèmes, mais s’amuser pour s’oublier avec le dernier iPod, des vêtements à la mode, un voyage aux Caraïbes.  La Technique resterait donc l’autre de la Spiritualité en ce qu’elle offre une voie qui éloigne l’homme de lui-même pour le perdre dans un vide tout matériel, concentre son esprit sur des trivialités (les ombres ou images chez Platon) et le détourne de ce qui lui procurerait une santé et un bonheur véritables.

Néanmoins, la visée de la technique au fur et à mesure qu’elle gagne en maturité, est bien plus profonde et bien plus proche de celle de la spiritualité qu’on ne le penserait d’abord.  Lorsqu’elle se fait de plus en plus petite, atteignant des échelles de grandeur de l’ordre du nanomètre, voire du picomètre (niveau de l’atome et des particules élémentaires respectivement), la technique atteint les niveaux les plus fins de l’organisme, les molécules qui le constituent et les atomes qui interagissent avec ces molécules (par exemple le calcium ou le sodium).  Ceci implique qu’elle est sur le point de devenir capable de s’insérer dans une cellule sans endommager les cellules environnantes, et sans endommager la cellule au sein de laquelle ou sur laquelle elle voudrait agir.  La nanomédecine est un champ nouveau de la médecine, mais en voie de développement très rapide.  Au niveau nanoscopique, la technique est capable d’agir au niveau de la molécule même qu’il faut supprimer, réparer ou multiplier.  Elle devient aussi précise, sélective et spécifique que le système immunitaire lui-même.  Ceci réduit à zéro, ou presque selon le degré de miniaturisation et de sophistication biotechnique du médicament, les effets secondaires car ceux-ci sont le résultat de molécules pharmaceutiques agissant ailleurs que dans le tissu ou les cellules qu’elles doivent traiter.  Il devient donc possible d’envisager le jour où la technique fasse corps avec l’organisme.  Nos cellules seront alors des hybrides de molécules biologiques naturelles et d’engins de la taille d’une molécule, petite ou grande, agissant de concert.  Le ou les engins dans la cellule fonctionneront en tant que robots informatisés qui assisteront la cellule afin que son travail soit optimal.  Ainsi, lorsque un gène est mal copié et que le corps ne dispose pas des mécanismes nécessaire pour réparer l’ADN (c’est là l’origine du cancer), un nano-engin fera ce travail.  Lorsque accumuleront des déchets dans la cellule qu’elle est incapable de métaboliser, un autre nano-engin digérera cet amas de matière (l’accumulation de résidus non digestibles dans les cellules et entre les cellules est un des facteurs majeurs de vieillissement prématuré).  Lorsque manque une molécule à une cellule afin que celle-ci puisse bien fonctionner, un nano-ordinateur le signalera à un engin responsable de l’ensemble du corps hybride et cette molécule sera ou bien fabriqué au sein du corps ou bien importée dans la cellule qui la nécessite de l’extérieur ou d’autres cellules où elle serait présente.  Par conséquent il devient possible d’envisager un état de santé parfaite où le corps est suppléé de ce qui lui manque, et débarrassé de ce qui lui nuit ou de ce qui l’encombre.  Ce but ressemble bien à celui des techniques orientales de développement personnel, à savoir qui est la santé parfaite d’un corps en absolue intelligence avec lui-même.  Le Yoga, les plantes médicinales chinoises et ayurvédiques, les techniques de relaxation profonde vise l’éveil de l’intelligence de l’organisme au niveau le plus subtil afin de mettre le corps en état de se soigner lui-même.  La technique est un chemin, qui pourrait se révéler un raccourci, pour atteindre le même but.

S’il est possible d’agir au niveau du corps, il est également possible d’agir au niveau du cerveau.  Déjà aujourd’hui le Prozac et autres ISRS suppléent de la sérotonine à un cerveau qui en manque, changeant le paysage intérieur de millions de malheureux qui peuvent désormais voir la vie en un peu moins noir.  La biotechnologie prévoit le jour où un cocktail de médicaments à action très sélective – donc avec peu ou pas d’effets secondaires – nous maintiendront heureux, calmes et bienveillants, comme le sont les Yogis, les saints, les Lamas, quelque soient les circonstances.  Cet état de bonheur et de bonté est dû à un parfait fonctionnement du système nerveux, ce qui exigent à la fois un certain type de gènes, et un système nerveux en excellent état, qui ne soit encombré par aucun résidu de quelque traumatisme que ce soit, petit ou grand.  Ainsi la Technique pourrait formuler un projet hédoniste au bon sens du terme, comme celui que forment les débutants en Taï Chi ou Yoga : assainir et fortifier le système nerveux à tel point qu’il devient quasi immunisé contre la douleur psychique, et rayonne de la simple joie d’exister.  Mais au lieu que cela exigerait des décennies de pratique fermement régulière, avec tous les sacrifices que cela peut impliquer, et cela sans garantie aucune que l’on parvienne au but, la neuroscience, lorsqu’elle aura progressé, pourra accomplir en une ou quelques pilules ce qui aujourd’hui exige un temps souvent considérable, allant de plusieurs années à toute une vie. 

Un autre but de la spiritualité est de nous rendre maîtres de notre entourage.  Partant de la prémisse que la matière est, au fond, identique à la conscience, les philosophies indiennes et chinoises considèrent que le monde matériel est une illusion, que c’est le rêve rêvé par un esprit divin.  Ainsi selon la sagesse védique le monde est un rêve du dieu Vishnu.  S’il n’y a aux niveaux les plus subtiles de l’Etre aucune différence entre la matière et la pensée, si elles sont une seule et même substance, alors il s’ensuit qu’un esprit intelligent devrait avoir une prise absolue sur la matière qui l’entoure, que ce soit son propre corps ou les choses autour de lui, puisque ces choses sont de la même nature que lui, mais concentrant en leur être bien moins d’intelligence.  Ainsi les Yogis indiens sont réputés avoir lévité, bougé des objets à distance ou fabriqué des objets à partir de « rien ».  Les exercices spirituels visent en effet la mobilisation de ces capacités dite « supra-naturelles » (alors qu’elles sont tout à fait naturelles, mais rarement développées de nos jours).  Le mouvement transhumaniste envisage une transformation semblable de l’homme, mais par des moyens techniques.  Il ne s’agit pas ici de la technique qui nous est familière car elle n’est pas encore suffisamment sophistiquée pour améliorer de manière appréciable les capacités physiques et intellectuelles de l’homme, ni pour lui permettre de choisir à son gré son apparence physique ou le monde dans lequel il vit.   Nous percevons néanmoins des bribes « d’augmentation de l’homme » dans les techniques qui existent déjà.  Ainsi une opération LASIK permet à 97% des myopes opérés de retrouver une vue normale, et permet d’envisager le jour où une opération semblable permettrait à toute personne opérée de recevoir une vue exceptionnelle, par exemple la capacité de percevoir non pas trois couleurs de base (rouge, jaune, bleu), mais comme ce serait le cas de certains oiseaux, quatre couleurs de base, ainsi que l’infra rouge et l’ultra violet.  D’autres techniques pourraient nous permettre de considérablement augmenter notre capacité musculaire et cardiaque.  Il existe en Californie un projet de créer des respirocytes, nanoengins fonctionnant à la manière de globules rouges, mais bien plus puissantes et à ce point dense en oxygène qu’elles permettraient de courir 15 minutes sans respirer ou passer 4 heures sous l’eau sans bouteille à oxygène. 

En outre d’améliorer nos capacités physiques la technique du futur pourrait aider notre cerveau à créer son propre entourage.  De nos jours les seules hallucinations que nous connaissons sont les rêves, que nous ne contrôlons pas et qui sont rarement les beaux rêves que nous aimerions rêver.  Vers le milieu du 21e siècle les techniques d’immersion en 3D seront très probablement au point, et nous jouerons des jeux vidéo en interagissant, non avec des personnages sur un écran plat, mais avec des personnages tout autour de nous dans un environnement aussi riche en détails que le monde qui nous est familier. Plus tard ces techniques pourront être intégrées dans nos cerveaux de manière à nous permettre d’halluciner à volonté et de manière contrôlée le monde que nous voulons.  Il nous sera également possible de nous connecter à des mondes simulés par d’autres et interagir avec eux dans leur monde, ou de les inviter dans le nôtre.  Les techniques de méditation et de yoga très avancées permettraient des capacités semblables à certains pratiquants après plusieurs années de pratique : rêver comme Vishnu le monde que nous voulons.  Transformer les choses qui nous entourent en autre chose ou créer à partir de notre seule conscience les choses que nous désirons, nous rendre petits ou grands, forts comme des ours ou invisibles comme Gygès sont des aptitudes dites possibles par le Yogi Patanjali dans ses Yoga Soutras.  Dans un monde émanant de notre seule conscience, ces choses seront possibles.   

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Ainsi il nous est d’ores et déjà possible d’envisager le jour où la technique et la spiritualité se rejoindront.   Si la matière est identique à la conscience à ses nivaux les plus subtiles, alors au fur et à mesure que la technique chemine vers le nanoscopique, le picoscopique, le femtoscopique et plus petit encore, elle tend inéluctablement vers le spirituel qui se place d’emblée à ces niveaux.  Cependant alors que la technique part du matériel et avance vers le plus subtil, c'est-à-dire la conscience ou l’esprit, la spiritualité agit dés le départ à ces souches, et c’est à partir d’elles qu’elle vise la transformation des niveaux plus matériels.  C’est dire que le point de départ de la technique est le point d’aboutissement de la spiritualité et vice-versa, et néanmoins en fin de voyage, ces points se confondent.  De nos jours ni la technique ni la spiritualité n’ont atteint qu’un développement très rudimentaire.  La technique propose des objets et des techniques encore pataudes, coûteuses en énergie non renouvelable et d’efficacité limitée ou médiocre ; la spiritualité est mal maîtrisée par la grande majorité des pratiquants dont les pensées impuissantes restent coincées dans leur tête et qui ne savent même pas pour la plupart se mettre en position lotus.  Pour entrevoir ce dont la technique est capable, il faut extrapoler à partir de ses performances actuelles vers un futur parfois lointain; pour avoir une idée de ce que peut la spiritualité, il faut regarder en arrière vers une époque également lointaine où, pour des raisons que restent obscures, certains asiatiques ont développé leurs capacités physique et psychiques à un degré exceptionnel.  L’homme d’aujourd’hui est, comme le dit Nietzsche, une corde tendue entre la bête et le surhomme.  Il se situe dans le monde des apparences ; il croit aux ombres qu’il voit ; il est lui aussi l’ombre de lui-même.  Pour sortir de son état mutilé, deux chemins s’offrent à lui, qui sont en fait un seul chemin poursuivi de deux manières qui se complètent, l’une du macroscopique vers le microscopique, l’autre en sens inverse.  Il convient de ne rejeter ni l’un ni l’autre, ni de s’éprendre de l’une ou de l’autre au point de perdre tout esprit critique.  C’est avec un esprit ouvert mais prudent que l’on doit chercher à comprendre et examiner ce que chaque méthode peut offrir, soit maintenant, soit dans demain.  C’est alors qu’on se rend compte que technique et spiritualité, c’est au fond la même chose. 

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  © 2006, Catarina Lamm,