S. Freud  les exigences scientifiques


      "Nous avons souvent entendu formuler l'exigence suivante : une science doit être construite sur des concepts fondamentaux clairs et nettement définis. En réalité, aucune science, même la plus exacte, ne commence par de telles définitions. Le véritable commencement de l'activité scientifique consiste plutôt dans le description des phénomènes, qui sont ensuite rassemblés, ordonnés et insérés dans des relations. Dans la description déjà, on ne peut éviter d'appliquer au matériel certaines idées abstraites que l'on puise ici ou là et certainement pas dans la seule expérience actuelle. De telle idées – qui deviendront les concepts fondamentaux de la science – sont, dans l'élaboration ultérieure, des matériaux encore plus indispensables. Elles comportent d'abord un certain degré d'indétermination; il ne peut être question de cerner clairement leur contenu. Aussi longtemps qu'elles sont dans cet état, on se met d'accord sur leur signification en multipliant les références au matériel de l'expérience, auquel elles semblent être empruntées mais qui, en réalité, leur est soumis. Elles ont donc, en toute rigueur, le caractères de conventions, encore que tout dépend du fait qu'elles ne soient pas choisies arbitrairement mais déterminées par leur importantes relations au matériel empirique; ces relations, on croit les avoir devinées avant même de pouvoir en avoir la connaissance et en fournir la preuve. Ce n'est qu'après un examen plus approfondi du domaine de phénomènes considéré que l'on peut saisir plus précisément les concepts scientifiques fondamentaux requis et les modifier progressivement pour les rendre largement utilisables ainsi que libres de toute contradiction. C'est alors qu'il peut être temps de les enfermer dans des définitions. Comme l'exemple de la physique l'enseigne de manière éclatante, même les "concepts fondamentaux" qui ont été fixés dans des définitions voient leur contenu constamment modifié."

 Métapsychologie.

 Indications de lecture:

Introduction : Quels sont les rapports de la raison et du réel dans les sciences? Cette question se spécifie dans l'extrait à étudier, comme étant celle des rapports épistémologiques de la théorie et de l'expérience, qui sont les deux versants constitutifs de cette "montagne" de savoir qu'est la science, et cela, tout aussi bien dans la question des sciences de la nature que dans celle des sciences de l'homme. La construction d'une science exigerait des concepts fondamentaux clairs et nettement définis. Ce qui pose tout de suite le problème général du rapport entre la démonstration et l'interprétation. dans l'invention scientifique. Mais si cette exigence est idéale,  est-elle possible à réaliser en pratique? Les choses se passent-elles ainsi ?

Comment se construit une science ? Comment se forment ses concepts fondamentaux? La science étant la "théorie du réel", comment se construit cette théorie? Freud s'attaque dans cet extrait à une idée reçue (résidu d'une solidification d'un cartésianisme plus ou moins assimilé) : une science commencerait par des définitions claires et nettes. Un enjeu plus profond ne se découvre-t-il pas alors : pourquoi est-il nécessaire de passer par l'abstraction pour atteindre la réalité? Que veut donc la science en faisant cela?

Précisons : quel est donc le véritable commencement d'une science (science de la nature ou science de l'homme) ? Et les concepts d'une science débutante sont-ils immédiatement utilisables et libres de toute contradiction? L'univocité est-elle donnée ou conquise? La cohérence d'une science, sa rationalité profonde est-elle immédiate ou progressive?

Ne faut-il pas admettre au contraire que l'on doit, au moins dans un premier temps, se contenter d'un certain degré d'indétermination, de certaines idées abstraites déjà disponibles et qui font courir le risque de soumettre le matériel  expérimental à des idées préconçues?

Une science commençante ne reposerait-elle donc que sur des conventions, certes non arbitraires ? Et comment garantir la scientificité de ces conventions, sinon par la recherche d'un consensus entre savants? Ce consensus peut-il s'obtenir autrement que par la multiplication des relations entre les conventions abstraites de départ et le matériel empirique auquel elles semblent en apparence être empruntées?

 

  1. Aucune science ne commence (même la plus exacte) par des définitions claires et nettes.

 

a)      un examen approfondi du matériel empirique: Freud va étudier le véritable commencement d'une science (sans doute une "science de l'homme", la psychanalyse, mais il dit que ce qu'il pense vaut aussi pour les sciences de la nature – la physique en particulier). Le sens commun "met la charrue avant les bœufs" en imaginant qu'une science part de concepts clairs et nets. Il s'agit, au contraire, d'abord, d'examiner le domaine de phénomènes considérés ( "le matériel empirique") et de le soumettre à un "examen approfondi" qui ne peut être que progressif. Pourquoi? Parce que la détermination des concepts ne peut se faire que par la relation au matériel empirique (fin de l'extrait): la raison et l'expérience, dans une science, sont en constantes relations dialectiques et échangent leurs problèmes et leurs solutions.

b)      Le véritable commencement n'est donc que, plus modestement, de l'ordre de la description. Comment s'effectue-t-elle ? Par l'application au matériel expérimental de "certaines idées abstraites", "que l'on puise ici et là". Il y a un aspect "bricolage" et un certain tâtonnement. Mais ce n'est qu'une apparence : c'est en réalité l'expérience qui est sous l'autorité de la raison. Ce qui veut dire que cette raison n'est pas encore une raison épurée : commencement fort peu scientifique d'une science qui pourrait se croire dégagée de tout a priori idéologique et de toute mentalité pré-scientifique. Leçon de modestie : historicité des concepts scientifiques et nécessité de les soumettre à une révision permanente.

 

  1. Après la description, vient la synthèse, la mise en ordre, et l'insertion des phénomènes dans des relations.

 

a)      la phase de "l'élaboration ultérieure des matériaux". Les "idées abstraites", "puisées ici et là" sont, à ce stade, encore plus indispensables. Insistance de Freud sur le rôle de l'expérience passée, et même des anticipations.

b)      Un concept scientifique n'est donc pas une idée abstraite. Pour qu'une "idée abstraite" devienne un concept scientifique, il faut plusieurs conditions : - faire diminuer progressivement son degré d'indétermination ("les rendre largement utilisables et libres de toute contradiction") – cerner clairement leur contenu : par la recherche d'un consensus et la constitution d'une communauté scientifique (le scientifique ne travaille donc jamais seul, et accepte de soumettre les résultats de ses travaux, ses théories, ses hypothèses, ses protocoles expérimentaux, à l'examen critique de ses pairs. – faire diminuer le plus possible le caractère conventionnel des "idées abstraites", et cela de deux façons : d'abord déterminer la convention de départ par sa relation essentielle au matériel empirique, ensuite multiplier les références à l'expérience (la liaison active de l'esprit entre la raison et l'expérience: aucun empirisme ne peut fonder une science et ne rend jamais compte de l'expérimentation). – examen rigoureux des relations entre les conventions de départ et le matériel expérimental. Au départ on "devine" ces relations (rôle de l'intuition), mais, ensuite, il faut les connaître, et les prouver (rôle de la déduction et de la démonstration). C'est l'essence même de la méthode expérimentale que Freud expose ici : observation, hypothèse, vérification, et l'observation ne se trouve au départ qu'en apparence ; car c'est l'ébauche d'une rationalité théorique qui organise le matériel expérimental..

 

  1. Le passage de la description à la définition.

 

a)      Comment une science atteint-elle sa maturité? C'est justement quand elle est capable de passer de la description à la définition  : moment crucial où elle conquiert précisément sa scientificité. C'est alors seulement que ses concepts sont "largement utilisables" et "libres de toute contradiction" (passage du pré -scientifique au scientifique).

b)      Ne pas s'enfermer prématurément dans un système théorique trop rigide. Le propre de la raison scientifique, c'est d'accepter constamment la confrontation, voire le démenti, de l'expérience. La vérité scientifique est à ce prix, elle est révisable.

c)      Remise en question. La modification progressive des concepts montre qu'une science véritable se reconnaît à sa capacité de remise en question constante de ses opérations fondamentales, et qu'il n'y a pas de définition définitive de ses concepts. A la stratégie démonstrative nécessaire se superpose une stratégie interprétative tout aussi nécessaire. Et l'on doit bien se rendre compte que l'interprétation se produit aussi bien dans les sciences de la nature ("dures") que dans les sciences de l'homme.

 

Conclusion : Nous sommes en présence d'un extrait décisif en ce qu'il permet de méditer avec fruit sur les rapports de la raison et de l'expérience dans le domaine scientifique. Il fait disparaître une idée reçue de la science et de son progrès, dans une véritable leçon de modestie et d'honnêteté intellectuelle. Une science, cela se construit, d'abord avec un bricolage d'idées préconçues – au risque des préjugés et de l'idéologie – avec des hypothèses abstraites et conventionnelles, progressivement modifiées et confrontées à celles des collègues pour rassembler et ordonner les phénomènes.

Ces conventions peuvent être ( et doivent être) rectifiées par un travail dialectique de va et vient entre la raison et l'expérience : de la simple description à l'explication, une science conquiert son autonomie et sa maturité par la modification constante du contenu de ses concepts. Loin d'être de simples idées abstraites, les concepts scientifiques ont une histoire, comme la vérité scientifique dont ils sont les principaux outils de recherche. Le passage par l'abstraction est donc une étape, et une étape seulement, de l'approche scientifique de la réalité. Le rapport de la théorie et de l'expérience dans la démarche scientifique de l'esprit est la version épistémologique des rapports de la raison et du réel.

                                                                                                                                                                                  Gérard Farenc.


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