S. Freud  le bonheur ramené au principe du plaisir


     Ce qu’on appelle bonheur au sens le plus strict découle de la satisfaction plutôt subite de besoins fortement mis en stase et, d’après sa nature, n’est possible que comme phénomène épisodique. Toute persistance d’une situation désirée par le principe de plaisir ne donne qu’un sentiment d’aise assez tiède ; nos dispositifs sont tels que nous ne pouvons jouir intensément que de ce qui est contraste, et ne pouvons jouir que très peu de ce qui est état. Ainsi donc nos possibilités de bonheur sont limitées déjà par notre constitution. Il y a beaucoup moins de difficultés à faire l’expérience du malheur. La souffrance menace de trois côtés, en provenance du corps propre qui, voué à la déchéance et à la dissolution, ne peut même pas se passer de la douleur et de l’angoisse comme signaux d’alarme, en provenance du monde extérieur qui peut faire rage contre nous avec des forces surpuissantes, inexorables et destructrices, et finalement à partir des relations avec d’autres hommes. La souffrance issue de cette source, nous la ressentons peut-être plus douloureusement que toute autre ; nous sommes enclins à voir en elle un ingrédient en quelque sorte superflu, même si, en termes de destin, elle n’est peut-être bien pas moins inéluctable que la souffrance d’une autre provenance.

     Rien d’étonnant à ce que, sous la pression de ces possibilités de souffrance, les hommes n’aient cessé de modérer leur prétention au bonheur tout comme le principe de plaisir lui-même, sous l’influence du monde extérieur, s’est bel et bien remodelé en ce principe plus modeste qu’est le principe de réalité —, à ce qu’on s’estime déjà heureux de s’être sauvé du malheur, d’avoir échappé à la souffrance, à ce que, de façon tout à fait générale, la tâche de l’évitement de la souffrance repousse à l’arrière-plan celle du gain de plaisir. La réflexion enseigne que l’on peut tenter de résoudre cette tâche par des voies très diverses ; toutes ces voies ont été recommandées par les différentes écoles de sagesse et empruntées par les hommes. Une satisfaction sans restriction de tous les besoins s’impose comme la façon la plus tentante de conduire sa vie, mais cela signifie mettre la jouissance avant la prudence et cela trouve sa punition après une brève pratique. Les autres méthodes, dont la visée prédominante est l’évitement de déplaisir, se distinguent selon la source de déplaisir vers laquelle chacune d’elles tourne davantage son attention. De ces procédés-là, il en est d’extrêmes et de modérés, il en est d’unilatéraux et d’autres qui s’attaquent à plusieurs points à la fois. S’isoler volontairement, se tenir à distance des autres, c’est là la protection la plus immédiate contre la souffrance susceptible de résulter pour quelqu’un des relations humaines. On comprend : le bonheur que l’on peut atteindre par cette voie est celui du repos. Contre le monde extérieur redouté, on ne peut se défendre autrement qu’en s’en détournant d’une façon ou d’une autre, si l’on veut à soi seul résoudre cette tâche. Il y a certes une autre et meilleure voie en tant que membre de la communauté humaine, on passe à l’attaque de la nature avec l’aide de la technique guidée par la science et on soumet cette nature à la volonté humaine. On travaille alors avec tous au bonheur de tous. Mais les méthodes les plus intéressantes pour la prévention de la souffrance sont celles qui tentent d’influencer l’organisme propre. Finalement, toute souffrance n’est que sensation, elle n’existe que dans la mesure où nous l’éprouvons, et nous ne l’éprouvons que du fait de certains dispositifs de notre organisme.

Malaise dans la Culture, traduction de P. Cotet, R. Lainé et  J. Stute-Cadiot, PUF, 1995. 

 Indications de lecture:

cf. La recherche du bonheur.


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