Dominique Laplane     un philosophe devenu aphasique


    "Faisons appel maintenant à l’auto-observation d’un philosophe devenu aphasique. L’auteur se nomme Eldwin Alexander. Vu l’intérêt que les philosophes portent au langage, son témoignage est particulièrement intéressant. « Pour l’aphasique, dit-il, les idées, les connaissances, la compréhension, les signes, la sémantique, les pensées, les souvenirs et les raisons viennent en premier, et le langage en second. Je ne parle pas des organes des sens et des émotions sensibles qui accompagnent tout particulièrement la perte soudaine du langage. Il est après l’attaque, la même personne, avec les mêmes idéologies et les mêmes préjugés. Simplement, il ne parle plus... Je ne savais pas ce qui m‘arrivait, mais je me rendais compte que tous les détails du langage m’échappaient. » Nous passerons sur les éléments qui ne font que confirmer le récit de Lordat, pour nous en tenir aux points les plus originaux. «Dans l’ambulance, poursuit-il, je fis mentalement la somme de ce qui fonctionnait encore en moi.... Je ressentais de l’intérêt devant le commencement de mon aventure avec le langage et le concept. Je possédais encore les concepts mais non le langage. J’avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans rien savoir, en fait, ni de la grammaire ni du vocabulaire que j’avais utilisés toute ma vie. Jusqu’à ma guérison, je ne cessai de me servir de concepts; ce qui changea pour moi, ce fut la possibilité d’entrer en contact avec les autres et de communiquer ces concepts par le langage.» et plus loin: «Par exemple, un aphasique connaît le concept abstrait de solidarité ou celui des dix commandements.» et encore, «pendant deux mois, j’eus le concept très net d’un certain philosophe grec, mais j’avais oublié son nom. » Envisageant l’avenir des aphasiques, il écrit : « Ceci implique la reconstruction de la grammaire, de la syntaxe et des phonèmes et la récupération du vocabulaire. Je laisse de c6te’ la signification, la compréhension et les règles sémiotiques, parce que l’aphasique n’a pas perdu la mémoire de ce qu‘est le langage.» Il aurait été certainement utile de demander à l’auteur de préciser sa pensée sur ce point. Il est cependant bien net que la signification et la compréhension sont conservées. Citons encore cette phrase révélatrice: « l’aphasique sait mieux que quiconque à quel point il faut sans cesse lutter pour inscrire la pensée dans le langage. »

La pensée d’outre-mot, Synthélabo.


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