Dominique Laplane     le langage formalise la pensée


     Le verbe formaliser est utilisé ici dans son sens le plus étendu : donner une forme. Il ne se limite donc pas à la formalisation au sens étroit de la transformation de la pensée en langage logique formel. Il est très important, en effet, de remarquer que la rigueur d'un langage évolue en proportion inverse de l'étendue de son champ sémantique. Le langage le plus rigoureux, au sens où sa signification est absolument univoque, c'est-à-dire le langage logique formel, n'a aucun contenu sémantique ; c'est une pure syntaxe sans contenu. Il n'est même pas possible, comme on l'a déjà rappelé, de traduire l'ensemble de l'arithmétique en langage formel. Le rêve de Hilbert de logicisation complète des mathématiques a dû être abandonné à la suite de cette découverte. C'est, bien sûr, encore plus vrai de la physique qui fait pourtant une très large part à l'utilisation des mathématiques. Le langage physique fait largement appel à la logique formelle, mais en perpétuelle confrontation avec l'expérimentation qui introduit nécessairement un langage de nature différente. La science biologique s'efforce de maintenir un discours rigoureux, c'est-à-dire prêtant le moins possible à des interprétations multiples, mais on est loin de la rigueur formelle de la physique. À un degré encore moindre de formalisation, on trouvera la philosophie, malgré tous ses efforts, et les sciences humaines, la psychologie, et même l'histoire qui sont encore plus loin de pouvoir atteindre une telle rigueur. Si nous abandonnons le terrain de la science pour aborder le domaine de la conversation courante, le relâchement de la rigueur devient de plus en plus patent. Il reste remarquable que dans le style relâché de la conversation courante, de nombreuses erreurs de vocabulaire ou de syntaxe ne réussissent cependant pas à faire perdre au discours toute signification. C'est un point sur lequel nous aurons à revenir. Mais, même dans ce cas, le langage donne à la pensée une forme qui lui manque en son absence, et c'est la raison pour laquelle toute traduction de la pensée en langage mérite dans mon vocabulaire d'être appelée formalisation. Il existe donc des niveaux de formalisation depuis le plus bas, que l'on retrouve dans la conversation courante, jusqu'au langage de la logique formelle. Mais, encore une fois, il faut souligner que la rigueur s'accroît toujours au détriment de l'étendue du champ sémantique. La logique formelle ne peut parler que de logique formelle, les mathématiques que de mathématiques, mais l'objet de la philosophie est infiniment plus vaste, et plus encore celui du langage ordinaire.

Penser c'et à dire?, Armand Colin, p. 81.

 


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