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Rupert Sheldrake    le projet de Descartes


         Les débuts de la révolution copernicienne consistèrent donc à remplacer un modèle de cosmos organique par un autre. Elle provoqua cependant rapidement la prise de conscience du fait que le cosmos n'était pas un système fermé doté d'un centre, mais bien un univers parfaitement dépourvu de centre, les étoiles étant elles-mêmes des soleils et l'espace s'étirant en tous sens jusqu'à l'infini. On venait d'éventrer l'organisme cosmique. Ensuite, par le biais de la révolution mécaniste, le vieux modèle du cosmos vivant fit place à l'idée de l'univers machine. Dans cette nouvelle théorie, la nature ne possédait plus aucune vie propre : elle était dénuée d'âme, dépourvue de la moindre volonté, liberté ou créativité. La Mère Nature n'était rien d'autre que de la matière morte, se mouvant dans l'obéissance infaillible aux lois mathématiques prescrites par Dieu.

     C'est le 10 novembre 1619, en Allemagne, à Neuburg, sur les bords du Danube, que cette nouvelle conception du monde prit forme pour la première fois, au cours de l'expérience visionnaire vécue par le jeune Descartes, alors âgé de 23 ans. Pendant cette nuit, il fut empli d'enthousiasme et découvrit « les fondements d'une science admirable » 24. Convaincu que cette vision mystique lui avait été inspirée par la Mère de Dieu, il fit voeu d'entreprendre un pèlerinage d'actions de grâces au sanctuaire de NotreDame-de-Lorette, en Italie, une promesse qu'il tint trois ans plus tard.

     L'univers cartésien est un vaste système mathématique de matière en mouvement. La matière, matrice universelle, emplit tout l'espace. Elle tournoie de façon subtile et forme des tourbillons; c'est ainsi, selon Descartes, que la Terre et les autres planètes sont emportées autour du Soleil, dans une sorte de remous. Dans cet univers matériel, tout fonctionne tout à fait mécaniquement, suivant des contraintes mathématiques. Avec une ambition intellectuelle sans bornes, Descartes appliqua ce nouveau type de réflexion mécaniste à toutes choses, et ce, y compris aux végétaux, aux animaux et à l'homme. Et même si les détails de son système furent rapidement supplantés par la conception newtonienne de l'univers composé de matière atomique évoluant dans le vide, c'est bien à Descartes qu'on doit les fondements de la vision mécaniste du monde, en physique comme en biologie.

     La philosophie cartésienne faisait disparaître l'âme de l'ensemble du monde naturel, la nature tout entière étant inanimée, dépourvue d'âme, plutôt morte que vivante. L'âme se retirait aussi du corps humain, vu comme un automate mécanique, de sorte que l'âme rationnelle, l'esprit conscient n'avait plus qu'à se retrancher dans une minuscule région du cerveau, la glande pinéale. Depuis lors, ce domaine d'élection s'est quelque peu déplacé, pour investir le cortex cérébral, mais le principe demeure inchangé en soi. L'esprit interagit d'une façon ou d'une autre avec la machinerie cérébrale, même si le processus de cette interaction demeure un mystère impénétrable.

L'âme de la Nature, p. 62-63.


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