Textes philosophiques

Alain     faut-il subordonner la politique à l'économie?


    On dit que si nous étions délivrés du capitalisme, nous le serions aussi de la guerre. Ce lieu commun ne me dit rien de clair. En revanche je comprends très bien que le capitalisme ne serait guère redoutable si nous étions délivrés de guerre. On nous répète que la politique est subordonnée à l’économique; cela s’entend bien en un sens, mais il ne faut point conclure que nos vrais maîtres soient les industriels et les banquiers. La seule menace d’une grève, si la discipline est bien gardée, si le moment est bien choisi, les réduit à négocier. Ils ne sont puissants qu’autant qu’ils peuvent forcer; or ils ne peuvent forcer que par la police et l’armée, qui sont les instruments du pouvoir politique. Et la tyrannie politique elle-même n’est possible que par l’état de guerre, continuellement et arrogamment proclamé.

 

Barbusse est fort lorsqu’il nous représente les travail leurs transformés en militaires, et formant la garde des industriels et des banquiers. Étrange magie, et incompréhensible par les seules lois de l’économique. L’ordinaire police serait moins sauvage, plus humaine. Ils seront violents contre la violence, mais ils ne développeront pas cette force aveugle et mécanique que l’on voit dans un régiment bien exercé. La police garde quelque chose de l’art militaire, mais la discipline y est toujours moins stricte que dans l’armée; la fin n’y est pas de tuer ni de se faire tuer. La peine de mort n’y est pas de toute façon présente aux esprits. Par exemple il n’est pas admis qu’on pousse une colonne d’agents sous le feu de quelques bandits, qu’on fasse tuer le premier rang et le second, qu’on appelle des réserves, sans compter du tout les cadavres. Et, comme tout s’enchaîne vous ne verrez point non plus l’officier de police tuer sur place l’homme qui refuse d’avancer en terrain découvert. Or, dans l’en traînement militaire, ces terribles moyens sont étudiés à l’avance; chacun mesure ses devoirs; chacun se prépare pour une tâche inhumaine; toutes les énergies S’élancent à corps perdu. La vertu arrivée à ce point n’a plus d’égards, mais il n’y a aussi que le culte de la patrie qui puisse porter ce fanatisme. Cette force n’est nullement économique. Payez des gardiens de l’usine, et aussi cher que vous voudrez, vous n’en ferez point des chasseurs à pied. Ainsi la suprême force est un fait de politique, et même de politique étrangère. Supposez la guerre exilée de nos murs autant que le sont l’esclavage, la torture, ou le bûcher pour les sorciers, il n’y a plus d’armée à proprement parler; les conseils de guerre ne sont plus que des souvenirs à peine croyables, comme sont les cachots de l’Inquisition. Vous aurez une police bien payée, brutale en des moments, mais qui n’aura point dans ses résolutions ni même dans ses devoirs de se faire tuer par sections entières. Voilà ce que l’argent n’obtiendra jamais. Le pouvoir d’un colonel sera effacé de la terre.

 

L’argent nous tient; le riche nous tient. Mais il faut voir les différences. On peut changer de maître; on peut se moquer du maître; on peut discuter. Que le maître interrompe la discussion en vous montrant la porte, cela se peut, quoique la discipline syndicale trouve ici un puissant remède, car rien n’empêche que les ouvriers se retirent en masse, et dans la minute même, si l’on manque à l’un d’eux. Mais, supposons l’ouvrier isolé; il n’y a tout de même point de cachot pour lui, quand il serait insolent; il n’est point tenu à ce respect de religion qui est le propre de l’esclavage militaire; il n’est point puni de mort pour refus d’obéissance. On dit là‑dessus qu’il mourra de faim s’il ne plie; mais il y a plus d’un patron, et plus d’un métier. L’association, la coopération, toutes les formes de l’assurance offrent des ressources sans fin. Dans tous les cas, il est libre sur le moment, libre de parler, libre en son corps. Ce qui fait voir que le pouvoir capitaliste n’est nullement comparable au pouvoir militaire et qu’il serait désavoué sans le pouvoir politique. Ce qui reste d’esclavage en notre temps tient à la guerre, et a la menace de guerre. C’est là que doit se porter l’effort des hommes libres, seulement là. »

 

Propos, 27 août 1927, Pléiade t. 1 p 733.

Indications de lecture :

 

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