Textes philosophiques

Günter Anders     l'écran de télévision, négation de la table familiale


"    Que cette consommation de masse soit rarement appelée par son nom, on le comprend. On la présente comme l'occasion d'une renaissance de la famille et de la vie privée -ce qu'on ne peut comprendre que comme une hypocrisie: les inventions nouvelles se réfèrent volontiers à ces vieux idéaux qui risqueraient sans cela de faire obstacle à certains achats. Selon un article paru dans le quotidien viennois Presse du 24 décembre 1954, 'la famille française a découvert que la télévision était un bon moyen de détourner les jeunes gens de passe-temps coûteux, de retenir les enfants à la maison et de donner... un nouvel attrait aux réunions familiales'. Il n'en n'est rien. Ce mode de consommation  permet en réalité de dissoudre complètement la famille, tout en sauvegardant l'apparence de la vie intime, voire en s'adaptant à son rythme. Le fait est qu'elle est bel et bien dissoute: car ce qui désormais règne à la maison grâce à la télévision, c'est le monde extérieur -réel ou fictif- qu'elle y retransmet. Il y règne sans partage, au point d'ôter toute valeur à la réalité du foyer et de la rendre fantomatique... Quand le lointain se rapproche trop, c'est le proche qui s'éloigne ou devient confus. Quand le fantôme devient réel, c'est le réel qui devient fantomatique. Le vrai foyer s'est maintenant dégradé et a été ravalé  au rang du container : sa fonction n'est plus que de contenir l'écran extérieur.

'   Les services sociaux, peut-on lire dans un rapport de police rédigé à Londres le 2 octobre 1954, ont recueilli dans un appartement de l'est de Londres deux enfants âgés de un et trois ans laissés à l'abandon. La pièce dans laquelle jouaient les enfants n'était meublée que de quelques chaises cassées. Dans un coin trônait un somptueux poste de télévision flambant neuf. Les seuls aliments trouvés sur place consistaient en une tranche de pain, une livre de margarine et une boîte de lait concentré'.

    La télévision a liquidé le peu de vie communautaire et d'atmosphère familiale qui subsistait dans les pays les plus standardisés. Sans même que cela déclenche un conflit entre le royaume du foyer et et celui des fantômes, puisque le royaume des fantômes a gagné dès l'instant où l'appareil a fait son entrée dans la maison: il est venu, il a fait voir, il a vaincu"...

    Il y a quelques années, on avait déjà pu observer que le meuble qui symbolisait socialement la famille, la table massive installée au centre de la salle à manger et autour de laquelle on se rassemblait au moment des repas, avait commencé à perdre de sa force d'attraction... C'est seulement maintenant qu'il s'est trouvé pour prendre sa suite, un meuble d'une puissance symbolique égale... Ce qui ne veut pas dire que la télévision est devenue le centre de la famille, au contraire. Ce que l'appareil représente et incarne, c'est précisément le décentrement de la famille, son excentration. Il est la négation de la table familiale. Il ne fournit plus un point de convergence à la famille, mais le remplace par un point de fuite commun".

L'obsolescence de l'homme, p. 123-124.

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