Textes philosophiques

S. Aurobindo    Le développement du mental et l'âme


    "L'âme peut essayer d'obtenir ce contact principalement par l'intermédiaire et l'instrument du mental pensant. Elle met une empreinte psychique sur l'intellect et sur le mental plus vaste de la perception intérieure et de l'intelligence intuitive, et les oriente dans cette direction. À son sommet le mental pensant est toujours attiré vers l'impersonnel, car dans sa recherche il devient conscient d'une essence spirituelle, d'une Réalité impersonnelle qui s'exprime dans tous les signes et tous les caractères extérieurs mais qui dépasse toute forme ou toute image la manifestant. Il sent quelque chose dont il devient intimement et invisiblement conscient - une Vérité suprême, un Bien suprême, une Beauté suprême, une Pureté suprême, une Félicité suprême ; il reçoit le contact grandissant, de moins en moins impalpable et abstrait, de plus en plus réel et concret spirituellement, le contact et la pression d'une Éternité et d'une Infinité qui est tout ce qui est et bien davantage. Cette Impersonnalité exerce une pression et cherche à modeler tout le mental pour en faire une forme d'elle-même ; en même temps, la loi et le secret impersonnels des choses se font de plus en plus visibles. Le mental se développe et devient le mental du sage, d'abord du penseur hautement mentalisé, puis du sage spirituel qui est passé par-delà les abstractions de la pensée pour arriver à un commencement d'expérience directe. Ainsi le mental devient pur, large, tranquille, impersonnel ; une même influence tranquillisante agit sur les parties vitales. Mais à part cela les résultats peuvent rester incomplets, car le changement mental conduit naturellement à une stabilité intérieure et à une quiétude extérieure, et reposant ainsi dans ce quiétisme purificateur, n'étant pas attiré comme les parties vitales vers la découverte de nouvelles énergies de vie, il ne cherche pas un effet dynamique total sur la nature humaine.

    Même si le mental fait une plus haute tentative, cela ne change pas cet équilibre ; car le mental spiritualisé a tendance à s'élever vers les hauteurs, et puisque, au-dessus de lui-même, le mental perd toute prise sur les formes, c'est dans une vaste impersonnalité sans formes et sans traits qu'il entre. Il perçoit le Moi immuable, le pur Esprit, la pure nudité d'une Existence essentielle, l'Infini sans forme et l'Absolu sans nom. Ce sommet peut être atteint plus directement si l'on tend immédiatement au-delà de toute forme et de toute représentation, au-delà de toutes les idées de bien et de mal, de vrai et de faux, de beau et de laid, vers Cela qui dépasse toutes les dualités, vers l'expérience d'une unité, d'une infinité, une éternité suprêmes ou vers quelque autre sublimation ineffable de l'ultime et extrême perception mentale du Moi ou de l'Esprit. On parvient ainsi à une conscience spiritualisée et la vie devient tranquille, le corps cesse d'avoir des besoins et de réclamer, l'âme elle-même se fond dans le silence spirituel. Mais cette transformation par le mental ne nous donne pas la transformation intégrale ; la transmutation psychique fait place à un changement spirituel qui conduit à de rares et hauts sommets, mais ce n'est pas la complète dynamisation divine de la Nature.

     L'âme peut rechercher le contact direct par une deuxième voie d'approche, au moyen du coeur. Ceci est sa voie propre, et c'est aussi la plus proche et la plus rapide, parce que le siège occulte de l'âme est là, juste derrière, dans le centre du coeur, en contact intime avec notre être émotif ; c'est donc à travers les émotions qu'elle peut au début agir le plus facilement, avec sa puissance naturelle, avec la force vivante de son expérience concrète. C'est par l'amour et l'adoration de Cela qui est toute-beauté, toute-félicité, toute-bonté, le Vrai, la Réalité spirituelle de l'amour, que l'on s'approche ; les parties émotives et esthétiques de l'être se joignent ensemble pour offrir l'âme, la vie, la nature tout entière à Cela qu'elles adorent. Cette voie d'approche par l'adoration ne trouve sa pleine force, son plein élan, que quand le mental passe au-delà de l'impersonnalité pour arriver à la perception d'un Être personnel suprême - alors tout devient intense, vivant, concret ; les émotions, les sentiments, la perception spiritualisée du coeur atteignent leur absolu, un don de soi total devient possible, impératif. L'homme spirituel naissant fait alors son apparition dans la nature émotive, et c'est l'adorateur de Dieu, le bhakta. S'il devient en outre directement conscient de son âme et de ses commandements, s'il unit sa personnalité émotive à sa personnalité psychique et qu'il change sa vie et les parties vitales de son être par la pureté, l'extase divine, l'amour de Dieu et des hommes et de toutes les créatures, pour en faire une chose de beauté spirituelle, pleine de lumière et de bonté divines, il devient un saint et parvient à la plus haute expérience intérieure, au changement de nature le plus vaste que l'on puisse atteindre par cette voie d'approche de l'Être Divin. Mais pour atteindre le but de la transformation intégrale, cela aussi n'est pas assez ; il faut une transmutation du mental pensant, de toutes les parties vitales et physiques de la conscience dans leur caractère propre.

    Ce changement plus grand peut être partiellement réalisé si l'on ajoute aux expériences du coeur une consécration de la volonté agissante qui doit réussir à entraîner avec elle - sinon elle ne peut être efficace - l'adhésion de la partie vitale dynamique, car celle-ci est le soutien du dynamisme mental et le premier instrument de notre action extérieure. Cette consécration de la volonté dans les oeuvres s'accomplit par une élimination graduelle de la volonté de l'ego et de la puissance motrice du désir. L'ego se soumet à une loi supérieure et finalement s'efface, semble ne plus exister ou n'existe plus que pour servir un pouvoir plus haut ou une plus haute vérité, ou pour offrir comme un instrument sa volonté et ses actes à l'Être Divin. La loi qui dirige l'être et l'action, ou la lumière de vérité qui guide alors le chercheur, peut être une clarté ou un pouvoir ou un principe qu'il perçoit sur le plus haut sommet que son mental puisse atteindre ; ou ce peut être une vérité de la Volonté divine qu'il sent présente, travaillant au-dedans de lui, ou le guidant par une Lumière ou une Voix ou une Force, par une Personne, une Présence divine. Finalement, par ce chemin, on arrive à une conscience dans laquelle on sent la Force ou la Présence agir au-dedans et mettre tout en mouvement ou gouverner toutes les actions ; la volonté personnelle se soumet alors entièrement ou s'identifie à la plus haute Volonté de vérité, à la plus haute Puissance de vérité ou Présence de vérité. La combinaison de ces trois voies d'approche, la voie du mental, la voie de la volonté, la voie du coeur, crée dans l'être et la nature de surface une condition spirituelle ou psychique qui nous permet de nous ouvrir plus largement et plus complètement à la lumière psychique au-dedans et au Moi spirituel ou Îshwara, à la Réalité que nous sentons alors au-dessus de nous, et qui nous enveloppe et nous pénètre. Un changement puissant et multiple se produit dans notre nature, une construction et une création de soi spirituelles, l'apparition d'une perfection complexe qui réunit celle du saint, du travailleur désintéressé et de l'homme qui a la connaissance spirituelle.

    Mais pour que ce changement atteigne sa totalité la plus vaste et sa plénitude la plus profonde, la conscience doit déplacer son centre et sa position statique et dynamique, de la surface à l'être intérieur ; c'est là que nous devons trouver le fondement de notre pensée, de notre vie et notre action. Car rester au-dehors, à la surface, et recevoir les indications de l'être intérieur et les suivre, n'est pas une transformation suffisante ; il faut cesser d'être la personnalité de surface et devenir la Personne intérieure, le Pourousha. Mais cela est difficile, d'abord parce que la nature extérieure s'oppose au mouvement et s'accroche à son équilibre normal habituel, à son mode d'existence tourné vers le dehors ; et, en outre, parce que le chemin est long depuis la surface jusqu'aux profondeurs où l'entité psychique reste voilée à nos regards, et cet espace intermédiaire est rempli par une nature subliminale et des mouvements naturels qui ne sont pas tous favorables, il s'en faut, à la pleine réalisation de cette descente vers l'intérieur. La nature extérieure doit encore subir un changement d'équilibre, une tranquillisation, une purification, une subtile mutation de sa substance et de son énergie, grâce auxquels les multiples obstacles qui subsistent en elle, se raréfient, tombent ou disparaissent. Il devient alors possible de pénétrer jusqu'aux profondeurs de notre être, et, des profondeurs ainsi atteintes, une nouvelle conscience peut se former, à la fois derrière le moi extérieur et au-dedans de lui, reliant la profondeur à la surface. Une conscience doit grandir en nous ou s'y manifester, qui s'ouvre de plus en plus à l'être supérieur et à l'être profond, et qui de plus en plus se dénude devant le Moi et le Pouvoir cosmiques et devant ce qui descend de la Transcendance, une conscience tournée vers une paix plus haute, perméable à une lumière, à une force et une extase plus grandes, une conscience qui excède la petite personnalité et dépasse la lumière et l'expérience limitées du mental de surface, la force et l'aspiration limitées de la conscience normale de la vie, la réceptivité obscure et limitée du corps.

 

La Vie Divine, avant dernier chapitre. Albin Michel.


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