Textes philosophiques

Pascal Bruckner    le touriste et l'appareil photo


    "Nous ne racontons plus guère nos voyages. Nous en revenons riches de noms propres, d'exclamatifs et de pellicules, mais pauvres d'expérience communicable. Les premiers conteurs étaient des nomades ou des navigateurs marchands : il fallait se déplacer pour pouvoir raconter des histoires; avec le tourisme, le voyage s'est désolidarisé du récit. L'histoire de la mobilité humaine va comme celle du roman dans le sens d'une exténuation de l'anecdote. Petit Robbe-Grillet du voyage, le touriste est un homme qui se déplace dans le monde sans autre horizon que le spectacle, sans autre pouvoir que celui-là même de ses yeux. On va voir Ceylan ou la Grèce : le tourisme désigne ce moment où le voyage s'est défini comme contemplation, triomphe du regardé sur la fable et du paysage sur l'événement Que vous est­ il advenu ? demandait-on au voyageur ancien; « qu'avez-vous vu ? » est la question posée au retouriste : un rapport visuel remplace le contact romanesque avec le monde. Le règne du pittoresque entraîne nécessairement le déclin de la narration.

Le touriste est le successeur standardisé d'Alexandre de Macédoine et de Don Juan. La région qu'il traverse est intégrée à sa vie dans le moment même où il la voit. La violence de la rencontre avec ce qui n'est pas lui s'amortit dans le spectacle. Par la contemplation, il s'empare des choses extérieures, et obtient leur reddition. Nous parlons, aujourd'hui, de nos voyages, comme si toutes les contrées où nous sommes passés se tenaient derrière nous, et que nous étions à la tête de ce long corps. Le regard est un acte symbolique d'appropriation. Sous leurs dehors inoffensifs et pacifiés, les touristes sont des conquérants imaginaires.

Partir, c'est revenir un peu, et tout départ même le plus aventureux est une anticipation du retour. Pas de touriste qui ne soit un retouriste, pas de voyageur, aussi insouciant soit-il, qui ne cherche à tirer avantage de ses tribulations. Mais on ne pourrait pas se vanter de ses périples, si une logique implicite ne posait pas d'abord l'équivalence : voir = avoir = être. Ce que je regarde, je le possède; ce qui est à moi est moi : voilà ce que dit, dans son imprécision apparente, l'expression faire un pays. Et qu'est-ce qu'un beau panorama sinon un ancien site militaire ? Du haut d'un belvédère, nous contemplons le monde comme un seigneur embrassant l'espace de son pouvoir. Avant d'être un désir esthétique, la prérogative du point de vue correspondait à un souci de surveillance. Le touriste est la version pacifique du guerrier, comme il peut arriver que la guerre soit une version belliqueuse du tourisme. [...]

Voir donc, c'est prendre. L'Autre est absorbé dans le Même, selon le schéma classique de l'aventure. Mais il l'est instantanément sans délai et sans problème. Appuyez sur le bouton, notre matériel fera le reste, dit la publicité Kodak. Il suffit, en effet, d'un très léger déclic pour que l'appropriation se réalise.

Le monde s'offre au regard : il a toujours cédé. D'où l'ennui profond des voyages oculaires, et du tourisme purement photographique. Une expérience visuelle reste trop immédiate pour constituer vraiment une expérience. C'est pourquoi, sans doute, les touristes modernes sont des êtres partagés : ils partent pour faire un pays, et ils espèrent secrètement que ce pays ne se laissera pas faire. Studieux, ils vont voir l'Acropole, le musée des Offices, l'Ermitage, ou les chutes du Niagara; mais, en même temps, ils désirent qu'une intrigue inattendue vienne bouleverser ce programme oculaire. On a célébré comme un progrès le passage du country seeing au life seeing, le remplacement du regard purement esthétique par une curiosité ethnique pour les êtres, leur mode de vie et leurs coutumes. C'était rester à l'intérieur de l'empire visuel; c'était, en l'aménageant, consacrer le règne du seeing. Or l'important n'est peut-être pas de mieux voir, d'améliorer la qualité du regard que l'on porte sur le monde, mais de soustraire à l'activité contemplative la part la plus vivante de son équipée. Les purs visiteurs, bardés d'appareils photos, sont, au fond, moins ridicules que résignés : ils ont renoncé, d'entrée de jeu, à entretenir avec le dehors d'autre relation que celle de la curiosité. Ils se livrent avec application et sans souffrance apparente à une activité commémorative : le tourisme a partie liée avec la mort, puisque, à nous diriger toujours vers les lieux où s'est déroulée l'aventure, il fait du monde un musée, une ville fantôme, et de nous des visiteurs, c'est-à-dire des collectionneurs de vestiges.

Partir quand même, 2010.

Indications de lecture:

Cf. Leçon l'aventure.


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