Textes philosophiques

Emil Cioran   la fin de l'âge d'or


    "Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur. La triste vieillesse ne venait point les visiter, et, conservant toute leur vie la vigueur de leurs pieds et de leurs mains, ils goûtaient la joie dans les festins à l'abri de tous les maux. Ils mourraient comme on s'endort, vaincus par le sommeil. Tous les biens étaient à eux. La campagne fertile leur offrait d'elle-même une abondante nourriture, dont ils jouissaient à leur gré..." [Hésiode : Les Travaux et les Jours]. (...) Les "sources de la vie", que les dieux, au dire du même Hésiode, nous ont cachées, Prométhée se chargea de nous les révéler. Responsable de tous nos malheurs, il n'en était pas conscient, bien qu'il se targuât de lucidité. Les propos que lui prête Eschyle sont traits pour traits à l'antipode de ceux que nous venons de lire dans Les Travaux et les Jours :  "Autrefois les hommes voyaient, mais ils voyaient mal; ils écoutaient mais ne comprenaient pas... Ils agissaient, mais toujours sans réflexion."  On voit le ton; inutile de citer davantage. Ce qu'il leur reprochait en somme c'était de plonger dans l'idylle primordiale de se conformer aux lois de leur nature, inentamée par la conscience. En les éveillant à l'esprit, en les séparant de ces "sources" dont ils jouissaient auparavant sans chercher à en sonder les profondeurs ou le sens, il ne leur dispensa pas le bonheur, mais la malédiction et les tourments du titanisme. La conscience, ils s'en passaient bien; il vint la leur infliger, les y acculer, et elle suscita en eux un drame qui se prolonge en chacun de nous et qui ne s'achèvera qu'avec l'espèce. Plus les temps avancent, plus la conscience nous accapare, nous domine, et nous arrache à la vie; nous voulons nous y accrocher de nouveau, et, faute d'y réussir, nous nous en prenons à l'une et à l'autre, puis en soupesons la signification et les données, pour, exaspérés, finir par nous en prendre à nous-mêmes. Cela, il ne l'avait pas prévu ce philanthrope funeste qui n'a d'excuse que l'illusion, tentateur malgré lui, serpent imprudent et malavisé. Les hommes écoutaient; qu'avaient-ils besoin de comprendre ? Il les contraignit, en les livrant au devenir, à l'histoire; en d'autres termes, en les chassant de l'éternel présent. Innocent ou coupable, qu'importe ! Il mérita son châtiment".

 Histoire et utopie

Indications de lecture:

(1911-1995).


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