Textes philosophiques

Emile Cioran  un déroulement insensé


    "La suffisance moderne n'a pas de bornes : nous nous croyons plus éclairés et plus profonds que tous les siècles passés, oubliant que l'enseignement d'un Bouddha plaça des milliers d'êtres devant le problème du néant, problème que nous imaginons avoir découvert parce que nous avons changé les termes et y avons introduit un tantinet d'érudition. Mais quel penseur d'Occident supporterait la comparaison avec un moine bouddhiste ? (...) Si nous voulons conserver une décence intellectuelle, l'enthousiasme pour la civilisation doit être banni de notre esprit, de même que la superstition de l'Histoire. Pour ce qui est des grands problèmes, nous n'avons aucun avantage sur nos ancêtres ou sur nos devanciers plus récents : on a toujours tout su, au moins en ce qui concerne l'Essentiel; la philosophie moderne n'ajoute rien à la philosophie chinoise, hindoue ou grecque. D'ailleurs il ne saurait y avoir de problème nouveau malgré notre naïveté ou notre infatuation qui voudrait nous persuader du contraire (...).

Hegel est le grand responsable de l'optimisme moderne. Comment n'a-t-il pas vu que la conscience change seulement ses formes et ses modalités, mais ne progresse nullement ?  Le devenir exclut un accomplissement absolu, un but : l'aventure temporelle se déroule sans une visée extérieure à elle, et finira lorsque ses possibilités de cheminer seront épuisées. Le degré de conscience varie avec les époques, sans que cette conscience s'agrandisse par leur succession. Nous ne sommes pas plus conscients que le monde gréco-romain, la Renaissance ou le XVIIIe siècle; chaque époque est parfaite en elle-même - et périssable (...).

L'Histoire est l'ironie en marche, le ricanement de l'Esprit à travers les hommes et les événements. Aujourd'hui triomphe telle croyance; demain, vaincue, elle sera honnie et remplacée (...). Aucun principe immuable ne règle les faveurs et les sévérités du sort : leur succession participe de l'immense farce de l'Esprit, laquelle confond, dans son jeu, les imposteurs et les fervents, les ruses et les ardeurs. Regardez les polémiques de chaque siècle : elles ne paraissent ni motivées ni nécessaires. Pourtant elles furent la vie de ce siècle-là. (...) Depuis les conciles oecuméniques jusqu'aux controverses de politique contemporaine, les orthodoxies et les hérésies ont assailli la curiosité de l'homme de leur irrésistible non-sens. Sous des déguisements divers il y aura toujours des anti et des pour, que ce soit à propos du Ciel ou du Bordel. Des milliers d'hommes souffrirent pour des subtilités relatives à la Vierge et au Fils; des milliers d'autres se tourmentèrent pour des dogmes moins gratuits, mais aussi improbables (...).

Que l'Histoire n'ait aucun sens, voilà de quoi nous réjouir. (...) La vision d'un achèvement paradisiaque dépasse, en son absurdité, les pires divagations de l'espoir. Tout ce que l'on saurait prétexter à l'excuse du Temps, c'est que l'on y trouve des moments plus profitables que d'autres, accidents sans conséquence dans une intolérable monotonie de perplexités. L'univers commence et finit avec chaque individu, fût-il Shakespeare ou Gros-Jean; car chaque individu vit dans l'absolu son mérite ou sa nullité...

 

Précis de décomposition, Le décor du savoir.

Indications de lecture:

(1911-1995).


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