Textes philosophiques

Jacques Derrida     la violence et les États


   Tous les États-nations naissent et se fondent dans la violence. Je crois cette vérité irrécusable. Sans même exhiber à ce sujet des spectacles atroces, il suffit de souligner une loi de structure : le moment de fondation, le moment instituteur est antérieur à la loi ou à la légitimité qu’il instaure. Il est donc hors la loi, et violent par là-même. Mais vous savez qu’on pourrait “ illustrer ” (quel mot, ici !) cette abstraite vérité de terrifiants documents, et venus de l’histoire de tous les États, les plus vieux et les plus jeunes. Avant les formes modernes de ce qu’on appelle, au sens strict, le “ colonialisme ”, tous les États (j’oserais même dire, sans trop jouer sur le mot et l’étymologie, toutes les cultures) ont leur origine dans une agression de type colonial. Cette violence fondatrice n’est pas seulement oubliée. La fondation est faite pour l’occulter ; elle tend par essence à organiser l’amnésie, parfois sous la célébration et la sublimation des grands commencements. Or ce qui paraît singulier aujourd’hui, et inédit, c’est le projet de faire comparaître des États ou du moins des chefs d’État en tant que tels (Pinochet), et même des chefs d’État en exercice (Milosevic) devant des instances universelles. Il s’agit là seulement de projets ou d’hypothèses mais cette possibilité suffit pour annoncer une mutation : elle constitue à elle seule un événement majeur. La souveraineté de l’État, l’immunité d’un chef d’État ne sont plus, en principe, en droit, intangibles. Bien entendu, de nombreuses équivoques demeureront longtemps, devant lesquelles il faut redoubler de vigilance. On est loin de passer aux actes et de mettre ces projets en œuvre, car le droit international dépend encore trop d’États-nations souverains et puissants. De plus, quand on passe à l’acte, au nom de droits de l’homme universels ou contre des “ crimes contre l’humanité ”, on le fait souvent de façon intéressée, compte tenu de stratégies complexes et parfois contradictoires, à la merci d’États non seulement jaloux de leur propre souveraineté mais dominants sur la scène internationale, pressés d’intervenir ici plutôt ou plus tôt que là, par exemple au Kosovo plutôt qu’en Tchétchénie, pour se limiter à des exemples récents, etc., et excluant, bien sûr, toute intervention chez eux ; d’où par exemple l’hostilité de la Chine à toute ingérence de ce type en Asie, au Timor, par exemple ­ cela pourrait donner des idées du côté du Tibet ; ou encore la réticence des États-Unis, voire de la France, mais aussi de certains pays dits “ du Sud ”, devant les compétences universelles promises à la Cour pénale internationale, etc.

Le siècle et le pardon Entretien publié dans Le Monde des débats


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