Textes philosophiques

Michel Henry   déculturation et travail technique


    "Lors même, toutefois, que la production tend à s'identifier aux dispositifs techniques et ainsi à la technique elle-même, le maintien en son sein d’une part décroissante de travail vivant ne signifie rien d'autre que ceci: comme dans le cas de la science pure, la transformation du monde suppose un premier accès aux processus objectifs qui sont identiquement ceux de la nature et de la technique, et la possibilité principielle d'agir sur eux. Accès et capacité d'action, à vrai dire, ne font qu'un: ils consistent l'un et l'autre dans la Corpspropriation. Que la mise en œuvre de celle-ci - le travail vivant - soit réduite à presque rien, cela veut dire: tout ce que faisait l'homme, c'est le robot désormais qui le fait. Seulement le robot ne « fait rien, n'étant que le déclenchement et l'effectuation d'un mécanisme. La seule action réelle qui subsiste - l'action qui consiste dans le sentir qu'on agit et s'épuise en lui -, c'est l'acte de pousser un bouton de commande. Dès le début de l'ère industrielle et comme le simple effet du remplacement progressif de la « force de travail » par des énergies naturelles, il était possible de pressentir la réduction de l'activité des travailleurs à un travail de surveillance, lequel signifie l'atrophie de la quasi-totalité des potentialités subjectives de l'individu vivant et ainsi un malaise et une insatisfaction croissante. Or la modification qui pervertit la praxis subjective individuelle n'implique pas seulement sa réduction à des actes stéréotypés et monotones; en même temps que ce rétrécissement et cet appauvrissement qui indiquent déjà par eux-mêmes la ruine de toute culture, un autre phénomène se produit qui pousse à son terme ce procès d'inculturation: l'activité de ces actes insignifiants s’inverse en une passivité totale. C'est le dispositif objectif en ses divers agencements et dispositions qui dicte en réalité au travailleur la nature et les modalités du peu qui lui reste à faire. Des capacités de l'individu au travail, et d'abord des capacités corporelles, on ne peut faire totalement abstraction il est vrai, et cela pour autant que la Corpspropriation demeure le fondement caché mais incontournable de la transformation du monde, à l'âge de la technique comme à tout autre. Il arrive seulement que, la force de ce Corps ayant été remplacée par le dispositif objectif de la machine, il n'est plus tenu compte de lui que dans l'exacte mesure où le dispositif doit tout de même permettre l'intervention de l'individu, si modeste soit elle. Celle-ci mesure la part dérisoire qui est encore concédée à la vie et à son savoir, c'est-à-dire à la culture. L'ordinateur le plus complexe se termine par un clavier plus simple que celui d'une machine à écrire. L'ère de l'informatique sera celle des crétins ».

La barbarie, p.92.


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