Textes philosophiques

David Hume     l'anthropomorphisme


    « Les hommes ont une tendance universelle à concevoir tous les êtres à leur ressemblance et à transférer à tous les objets les qualités auxquelles ils sont habitués et familiarisés et dont ils ont une conscience intime. Nous découvrons des visages humains dans la lune, des armées dans les nuages; et si nous ne corrigeons pas par l’expérience et la réflexion notre penchant naturel, nous accordons malveillance et bienveillance à tout ce qui nous apporte mal ou bien. De là, la fréquence des prosopopées dans la poésie, qui personnifient les arbres, les montagnes et les rivières et qui attribuent aux éléments inanimés de la nature des sentiments et des passions. Et bien que ces formes et ces expressions poétiques ne s’élèvent pas jusqu’à la croyance, elles peuvent servir du moins à prouver une certaine tendance de l’imagination, sans laquelle elles ne pourraient avoir ni beauté ni naturel. D’ailleurs dieux de rivières ou hamadryades ne sont pas toujours pris pour des êtres purement poétiques et imaginaires : ils peuvent parfois s’intégrer dans la croyance véritable du vulgaire ignorant, qui se représente chaque bosquet, chaque champ sous la domination d’un génie particulier ou d’une puissance invisible qui les habite ou les protège. En vérité les philosophes eux-mêmes ne peuvent entièrement échapper à cette fragilité naturelle : ils ont souvent accordé à la matière inanimée l’horreur du vide, des sympathies, des antipathies et d’autres affections de la nature humaine. L’absurdité n’est pas moindre, quand nous levons les yeux vers les cieux et que, transférant - trop souvent - des passions et des infirmités humaines à la divinité, nous la représentons jalouse, prête à la vengeance, capricieuse et partiale, en bref identique en tout point à un homme méchant et insensé, si ce n’est dans sa puissance et son autorité supérieure. Il n’y a rien d’étonnant alors à ce que l’humanité, placée dans une ignorance aussi absolue des causes et en même temps si inquiète de sa fortune future, reconnaisse immédiatement qu’elle dépend de puissances invisibles, douées de sentiment et d’intelligence. »

 Histoire naturelle de la religion, 1757, Vrin, 1971, pp. 48-49.

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