Textes philosophiques

Kierkegaard   le temps et l'éternité


    "..) Quand on définit justement le temps comme une succession infinie, il semble naturel aussi de le définir comme présent, passé et futur. Distinction cependant fausse, si l’on pense qu’elle est située dans le temps même ; car elle n’apparaît que par le rapport du temps à l’éternité et par le reflet de l’éternité dans le temps. Si dans la succession infinie du temps on savait en effet où trouver pied, c’est à dire un présent qui fut départageant, la division serait juste. Mais du fait même que tout moment, comme la somme des moments, est un avancement (un défiler), aucun d’eux n’est un présent, et en ce sens il n’y a dans le temps ni présent, ni passé, ni futur. Si l’on croit pouvoir maintenir cette division, c’est parce qu’on spatialise un moment – mais on a par là arrêté la succession infinie – c’est parce qu’on a fait intervenir l’imagination, qu’on imagine le temps au lieu de le penser. Mais, même ce faisant, on est dans l’erreur, car même pour l’imagination la succession infinie du temps est un présent infini vide. (Ce qui est la parodie de l’éternel.) Les Indous parlent d’une liste de rois ayant régné pendant soixante-dix mille ans. Des rois on ne sait rien, pas même leurs noms (à ce que je suppose). A prendre ceci comme un exemple du temps, les soixante-dix mille ans deviennent pour la pensée un disparaître infini, et quand on se les figure, ils se dilatent, s’espacent en un panorama illusoire d’un néant infini et vide. Dès qu’au contraire on fait l’un succéder à l’autre, on pose le présent. Le présent n’est cependant pas un concept du temps, sauf justement comme un sans-contenu infini, ce qui à son tour est précisément l’infini disparaître. Si l’on n’y prend garde, si vite qu’on le laisse disparaître, on n’en a pas moins posé le présent, et, après l’avoir posé, on le fait réapparaître dans les définitions du passé et de l’avenir. L’éternel au contraire est le présent. Pour la pensée c’est du présent en tant que succession abolie (le temps était la succession qui passe). Nous nous le représentons comme une progression mais qui n’avance pas, parce que pour l’imagination l’éternel est du présent d’une plénitude infinie. Dans l’éternel de nouveau on ne retrouve donc pas la séparation du passé et de l’avenir, parce que le présent est posé comme la succession abolie. Le temps est donc la succession infinie ; la vie, qui est dans le temps et qui n’est que du temps, n’a pas de présent. Il est vrai que pour définir la vie sensuelle on a souvent l’habitude de dire qu’elle est dans l’instant, et seulement dans l’instant. Par quoi on comprend alors cet instant où l’on a fait abstraction de l’éternel, lequel, si l’on en veut faire du présent, en devient la parodie. Dans ce sens le latin disait de la divinité qu’elle est praesens (praesentes dii), et le terme, employé sur la divinité, désignait en outre son assistance effective. L’instant signifie le présent comme chose qui n’a ni passé, ni avenir ; car c’est là justement l’imperfection de la vie sensuelle. L’éternel signifie aussi le présent qui n’a ni passé ni avenir, mais cela même est sa perfection.(...)

Le concept d'angoisse , trad. Knud Ferlov et Jean-J. Gateau. Point Gallimard.


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