Textes philosophiques

Nietzsche    idéal ascétique, haine de la vie


    "L'homme, l'animal le plus vaillant et le plus endurci à la souffrance, ne refuse pas en soi la souffrance, il la veut, il la recherche même, pourvu qu'on lui en montre le sens, un pourquoi de la souffrance. C'est l'absence de sens et non celle-ci qui était la malédiction jusqu'ici répandue sur l'humanité, — et l'idéal ascétique lui offrait un sens ! Jusqu'ici c'était le seul sens ; n'importe quel sens vaut mieux que pas du tout; à cet égard l'idéal ascétique était le "faute de mieux" par excellence qu'on pouvait trouver. En lui, la souffrance était interprétée ; l'énorme lacune paraissait comblée ; la porte se fermait sur tout nihilisme suicidaire. L'interprétation — c'est indubitable — apportait une souffrance nouvelle, plus profonde, plus intérieure, plus vénéneuse, plus corrosive pour la vie: elle mettait toute souffrance sous la perspective de la faute… Mais en dépit de tout cela — l'homme était par là sauvé, il avait un sens, il cessait désormais d'être une feuille au vent, le jouet du non-sens, de l'"absence de sens", il pouvait désormais vouloir quelque chose, — peu importait d'abord vers quoi, pour quoi et par quoi il voulait : la volonté elle-même était sauvée. On ne peut absolument pas se cacher ce qu'exprime précisément toute cette volonté qui a reçu sa direction de l'idéal ascétique : cette haine de l'humain, plus encore, de l'animalité, plus encore, de la matérialité, cette répulsion devant les sens, devant la raison même, cette peur du bonheur et de la beauté, cette exigence d'échapper à toute apparence, à tout changement, à tout devenir, à la mort, au désir, à l'exigence même — tout cela signifie, osons le comprendre, une volonté de néant, une répugnance à la vie, une révolte contre les conditions les plus fondamentales de la vie, mais c'est et cela reste une volonté !… Et pour répéter en conclusion ce que je disais en commençant : l'homme préfère encore vouloir le néant plutôt que de ne pas vouloir du tout…"

 La Généalogie de la morale (1887), IIIe traité, § 28, trad. É. Blondel, O. Hansen-Love, Th. Leydenhach, P. Pénisson, Flammarion, coll "GF", 1996, pp. 180-181.


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