Textes philosophiques

Schopenhauer    le cercle du temps et le présent


    "Le temps peut se comparer à un cercle sans fin qui tourne sur lui-même; le demi-cercle qui va descendant serait le passé; la moitié qui remonte, l'avenir. En haut est un point indivisible, le point de contact avec la tangente; c'est là le présent inétendu. De même que la tangente, le présent n'avance pas, le présent, ce point de contact entre l'objet qui a le temps pour forme et le sujet qui est sans forme, parce qu'il sort du domaine de ce qui peut être connu, étant la condition seulement de toute connaissance. Le temps ressemble encore à un courant irrésistible, et le présent à un écueil, contre lequel le flot se brise, mais sans emporter. La volonté prise en soi n'est pas plus que le sujet de la connaissance soumise au principe de raison suffisante; au reste ce sujet, en un sens, c'est elle-même, ou du moins sa manifestation. Et de même que la volonté a pour compagne assurée la vie, qui est son expression propre de même le présent a pour compagne assurée la vie, dont il est l'unique manifestation. Donc nous n'avons à nous occuper ni du passé qui a précédé la vie, ni de l'avenir après la mort; au contraire, nous avons à reconnaître le présent pour la forme unique sous laquelle puisse se montrer la volonté. On ne peut le lui arracher, non plus d'ailleurs que l'en arracher. Si donc il existe un être que satisfait la vie comme elle est faite, et qui s'y attache par tous les liens, il peut avec assurance la prendre pour illimitée, et bannir la peur de la mort, y voir une illusion, qui mal à propos l'effraie. Comme s'il pouvait craindre d'être privé du présent ! comme s'il pouvait croire à cette fantasmagorie : un temps et, dedans, pas de présent; pure imagination qui est au regard du temps ce qu'est au regard le l'espace celle des gens qui se figurent être sur le haut de la sphère terrestre, toutes les autres positions étant en dessous; de même chacun rattache le présent à sa propre individualité, chacun se figure qu'avec elle tout présent disparaît, que sans elle il n'y a plus que passé et avenir. Mais sur la Terre tout point est un sommet; toute vie de même a pour orme le présent; craindre la mort, parce qu'elle nous enlève le présent, c'est comme si, parce que la boule terrestre est ronde, on se félicitait d'être par bonheur justement en haut, parce qu'ailleurs on risquerait de glisser jusqu'en bas. L'objet qui manifeste la volonté a pour forme essentielle le présent, ce point sans étendue qui divise en deux le temps sans bornes, et qui demeure en place, invariable, semblable à un perpétuel midi, auquel jamais ne succéderai, la fraîcheur du soir.

 Le monde comme volonté et comme représentation,   P.U.F. p.356-357.

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