Textes philosophiques

Schopenhauer    la satisfaction n'est rien de positif


     La satisfaction, le bonheur, comme l'appellent les hommes, n'est au propre et dans son essence rien que de négatif , en elle, rien de positif. Il n'y a pas de satisfaction qui, d'elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous , il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or, avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement, ne sauraient être qu'une délivrance à l'égard d'une douleur, d'un besoin , sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l'existence un fardeau. Maintenant, c'est une entreprise difficile d'obtenir, de conquérir un bien quelconque , pas d'objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin. Sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l'objet atteint, qu'a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s'être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d'être revenu à l'état où l'on se trouvait avant l'apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c'est le besoin tout seul, c'est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu'indirectement : il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passées, qu'elles ont chassées tout d'abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n'en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas , il nous semble qu'il n'en pouvait être autrement , et en effet, tout le bonheur qu'ils nous donnent, c'est d'écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre, pour en sentir le prix, le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s'offre à nous. "

Le Monde comme Volonté et comme Représentation, Livre IV, §58, P.U.F. p.403-404.

Indications de lecture:

A été donné en TL  en 2009. Une proposition de correction gratuite, rédigée par Caroline Sarroul, prof de philosophie à Montélimar :.

Les notions au programme : 

Le désir – Le bonheur


La problématique :
Paradoxe du désir : il semble aspirer à la satisfaction mais mène souvent à la souffrance. Alors, doit-on et peut-on satisfaire ses désirs ?


Thèse de l’auteur :
Il est impossible de parvenir à satisfaire ses désirs et par là au bonheur, comme état de pleine, entière et durable satisfaction ou comme sérénité ( absence de troubles) temps que l'on reste dans la logique du désir.

Axe critique :
Peut-on en rester à cette vision pessimiste du désir ? Désirer, est-ce nécessairement manquer, souffrir ? On peut ici opposer à Schopenhauer Spinoza ( et sa philosophie de la Joie et du désir comme puissance positive, effort pour persévérer dans son être) et/ou Nietzsche et sa philosophie dionysiaque.

Les références pertinentes :
Pour aller dans le sens de Schopenhauer, il faut une bonne connaissance de la théorie de Schopenhauer, quoiqu’on en dise. D’autre part, les références utiles sont Platon (tonneau des Danaïdes, désir comme manque), Freud (le plaisir n’est que par contraste), et « Malheur à celui qui n’a plus rien à désirer » de Rousseau.

Pour la partie critique :
Spinoza et le désir comme puissance et Nietzsche qui condamne le procès fait abusivement au désir

Le plan :

De manière générale, l'explication de texte peut être faite soit selon un plan I. Explication, II. Analyse critique, soit selon un plan comprenant autant de parties que de parties dans le texte, la critique étant insérée dans l'explication. Les professeurs de philo tolèrent les deux plans !


Première partie :
Texte : « La satisfaction, le bonheur, comme l'appellent les hommes, n'est au propre et dans son essence rien que de négatif, en elle, rien de positif. Il n'y a pas de satisfaction qui, d'elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous, il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. »

La satisfaction ne vient pas seule (idée possible du bon- heur exclue par Schopenhauer), il n’y a satisfaction que parce que d’abord désir, et donc manque, et donc souffrance… Le plaisir n’est que la fin d’une souffrance.


Deuxième partie :
Texte : « Or, avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement, ne sauraient être qu'une délivrance à l'égard d'une douleur, d'un besoin , sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l'existence un fardeau. »

Mais le plaisir est aussi le début d’une autre souffrance : « avec la satisfaction cesse le désir et par conséquent, la satisfaction aussi ». Car le désir = le manque. Mais il y a aussi une certaine satisfaction. On se sent être ou plutôt, chez Schopenhauer, le désir étant le « vouloir-vivre » qui nous dévore, il est nécessaire que l'on désire. Donc s’il y a désir, il y a satisfaction ( même s'il y a la souffrance du manque) . S’il y a fin du désir ( dans la satisfaction, on obtient ce qui nous manquait) , il y a alors ennui , on ne désire plus alors qu'on aimerait encore désirer et donc on souffre à nouveau. Tout cela fait de l’existence un fardeau (« la plus douloureuse forme de vie »). Une seule consolation, ajoutera Schopenhauer la souffrance est nécessaire. Non pas au sens où elle est utile mais au sens où elle ne peut ne pas être: nous sommes un degré d'objectivation d'un vouloir-vivre qui a une soif inextinguible et dont nous sommes les victimes.

Troisième partie :
Texte : « Maintenant, c'est une entreprise difficile d'obtenir, de conquérir un bien quelconque, pas d'objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin, Sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l'objet atteint, qu'a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s'être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d'être revenu à l'état où l'on se trouvait avant l'apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c'est le besoin tout seul, c'est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu'indirectement : il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passées, qu'elles ont chassées tout d'abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n'en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas, il nous semble qu'il n'en pouvait être autrement, et en effet, tout le bonheur qu'ils nous donnent, c'est d'écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre, pour en sentir le prix, le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s'offre à nous. »

Le bonheur comme état de pleine satisfaction est donc inaccessible. Il y a des obstacles partout…
Le plaisir n’est que négatif : en tant que simple cessation d’une souffrance, il n'est qu'un répit ou un accélérateur de souffrance.
Le seul « fait » positif, qui ait donc une réalité et une consistance, c’est donc la douleur, et on n’est dans le plaisir que relativement (par rapport à bien d’autres souffrances), jamais absolument.

La seule chose positive et durable, c’est donc la douleur, et son retour (le tonneau des Danaïdes de Platon). Et c’est parce qu’elle revient qu’on se rend compte qu’on a été moins mal, donc, qu’on a eu du plaisir.


Bilan : 
- La souffrance est constante, avant, pendant et après. D’où l’idée que la seule voie est d’éradiquer le mal à la racine : ascétisme (inspiré des stoïciens et épicuriens).

- On peut revenir dans la partie critique ( ou au cours de l'explication) sur cet aspect pessimiste de Schopenhauer avec Spinoza qui présente , lui, le désir comme puissance et la Joie que peut procurer la satisfaction du désir quand il s'accorde avec notre nature, avec ce qui nous est nécessaire.
Cette réduction du désir au manque et à la souffrance peut aussi être dénoncée comme n'étant qu'un jugement de valeur sur le désir , dictée par une morale ascétique, opposant corps et esprit et s'inscrivant dans une condamnation du sensible, sensuel au nom de l'intelligible, du rationnel depuis Platon.


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