Textes philosophiques

Berkeley     sur l'inexistence de la matière


    "Que les choses que je vois de mes yeux et celles que je touche de mes mains existent bien, qu’elles existent réellement, je ne soulève aucune question à ce sujet. La seule chose dont nous nions l’existence, est celle que les philosophes appellent matière ou substance corporelle. Et, quand on agit de la sorte, on ne cause aucun dommage au reste des hommes, qui, j’ose le dire, n’en seront jamais privés. Certes l’athée réclamera la couleur d’un nom vide pour soutenir son impiété ; et les philosophes trouveront peut-être, qu’ils on perdu une belle occasion de jouer avec des bagatelles et d’argumenter. […] J

    Je trouve que je peux éveiller des idées dans mon esprit à mon gré, que je peux varier et changer la scène aussi souvent que je le juge bon. Il n’y a qu’à vouloir et, sur le champ, telle ou telle idée s’éveille dans ma fantaisie : le même pouvoir l’efface, et donne la place à une autre. Cette génération et cet effacement des idées font que l’esprit est très proprement appelé actif. Tout cela est certain et fondé sur l’expérience ; mais quand nous parlons d’argents privés de pensée, ou d’éveil d’idées sans intervention de la volonté, nous ne faisons que nous jouer avec des mots. Mais quelque pouvoir que je puisse avoir sur mes propres pensées, je trouve que les idées effectivement perçues par les sens ne dépendent pas de même manière de ma volonté. Quand, en pleine clarté du jour, j’ouvre les yeux, il n’est pas en mon pouvoir de choisir si je verrai ou non, ou de déterminer quels objets particuliers se présenteront à mon regard ; il en est de même pour l’ouïe et pour les autres sens, car les idées qui s’y impriment ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre volonté, quelque autre esprit qui les produit. Les idées des gens sont plus fortes, plus vives et plus distinctes que celles de l’imagination ; elles ont également de la fermeté, un ordre et une cohérence, et elles ne s’éveillent pas au hasard, comme il arrive souvent à celles qui sont les effets des volontés humaines, elles forment un train régulier, une série, dont l’admirable connexion témoigne suffisamment de la sagesse et de la bienveillance de son auteur. Or les règles établies et les méthodes déterminées, dont use l’esprit de qui nous dépendons pour éveiller en nous les idées sensibles, sont appelées les Lois de la Nature. Nous les apprenons par expérience ; celle-ci nous enseigne que telles et telles idées s’accompagnent de telle et telles autres idées, dans le cours ordinaire des choses. […]

    Ce que je vois, j’entends et je touche existe réellement, c’est-à-dire ce que je perçois, je n’en doute pas plus que de ma propre existence. Mais je ne vois pas comment le témoignage des sens pourrait être allégué comme preuve de l’existence d’une chose qui n’est pas perçue par le sens. Nous ne désirons pas qu’un homme devienne sceptique et ne se fie plus à ses sens ; au contraire nous donnons à ceux-ci toute la valeur et toute l’assurance imaginables ; et il n’y a pas de principes plus contraires au scepticisme que ceux que nous venons de poser, comme on le verra clairement par la suite. Deuxièmement, on objectera qu’il y a beaucoup de différence entre un feu réel, par exemple, et l’idée du feu, entre rêver ou imaginer qu’on se brûle, et se brûler réellement ; ce fait et d’autres semblables pourraient être invoqués pour s’opposer à nos affirmations. Mais tout ce que nous avons dit apporte à ces objections une réponse évidente ; j’ajouterai seulement ici que, si le feu réel est très différent de l’idée du feu, la peine réelle que le feu occasionne diffère tout autant de l’idée de cette douleur : et personne ne prétendra que la douleur réelle est, ou peut se rencontrer dans une chose dénuée de perception ou hors de l’esprit, non plus que son idée. Troisièmement, on objectera que nous voyons les choses effectivement hors de nous et à distance, et que, par suite, elles n’existent pas dans l’esprit, car il est absurde que des choses vues à une distance de plusieurs milles puissent être aussi près de nous que nos propres pensées. En réponse, je désire que l’on considère que, dans un rêve, nous percevons souvent des choses comme si elles se trouvaient à une grande distance de nous, et en dépit de cette apparence, nous reconnaissons que ces choses existent seulement dans l’esprit. Mais pour éclairer ce point plus complètement, il convient de considérer comment nous percevons la distance et les choses distantes de nous par la vue. Car le fait que nous voyons en réalité l’espace extérieur et les corps qui s’y trouvent en fait, les uns plus près, les autres plus éloignés, semble apporter quelque opposition à nos affirmations, qu’ils n’existent nulle part ailleurs que dans l’esprit.".

Principes et la connaissance humaine, Aubier.

Indications de lecture:

 

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