Textes philosophiques

Hannah Arendt  masses et système totalitaire


"Les régimes totalitaires, aussi longtemps qu’ils sont au pouvoir, et les dirigeants totalitaires, tant qu’ils sont en vie, commandent et s’appuient sur les masses jusqu’au bout. L’accession de Hitler au pouvoir fut légale selon la règle majoritaire et ni lui ni Staline n’auraient pu maintenir leur autorité sur de vastes populations, survivre à de nombreuses crises intérieures ou extérieures et braver les dangers multiples d’implacables luttes internes au parti, s’ils n’avaient bénéficié de la confiance des masses. Les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui, pour une raison ou une autre, se sont découvert un appétit d’organisation politique. Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. Ce qui caractérisa l’essor du mouvement nazi en Allemagne et des mouvements communistes en Europe, après 1930, c’est qu’ils recrutèrent leurs adhérents dans cette masse de gens apparemment indifférent auxquels tous les autres partis avaient renoncés, les jugeant trop apathiques ou trop stupides pour mériter leur attention. C’est dans cette atmosphère d’effondrement de la société de classes que s’est développée la psychologie de l’homme de masse européen. Le fait qu’avec une uniformité monotone ou abstraite, le même sort avait frappé une masse d’individus n’empêcha pas ceux-ci de se juger eux-mêmes en terme d’échec individuel, ni de juger le monde en terme d’injustice spécifique.

  (...) Le repli sur soi alla de pair avec un affaiblissement décisif de l’instinct de conservation. Le désintérêt de soi, au sens où on n’a pas d’importance à ses propres yeux, le sentiment de pouvoir être sacrifié n’était plus l’expression de l’idéalisme individuel, mais un phénomène de masse. Contrairement aux prédictions, les masses ne furent pas le produit de l’égalité croissante des conditions, ni du développement de l’instruction générale, avec l’inévitable abaissement du niveau et la vulgarisation du contenu qu’il implique. Il apparut bientôt que les gens hautement cultivés étaient particulièrement attirés par les mouvements de masse. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité et l’arriération, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. Ces masses provenaient de la société de classe de l’État-nation, criblée de fissures que cimentait le sentiment nationaliste: il est naturel que dans leur désarroi initial, elles aient penché vers un nationalisme particulièrement violent, auquel les leaders des masses ont cédé, contre leurs propres instincts et leurs propres objectifs, pour des raisons purement démagogiques. Le nazisme et le bolchevisme,

  (...) dans leurs pays respectifs, prirent naissance dans des circonstances très différentes. Pour transformer la dictature révolutionnaire de Lénine en un régime totalement totalitaire, Staline fut d’abord obligé de créer artificiellement cette société atomisée que les circonstances historiques avaient déjà préparée en Allemagne pour les nazis. L’égalité de condition parmi leurs sujets a été l’un des principaux soucis des despotismes et des tyrannies depuis l’Antiquité, mais la domination totalitaire ne se satisfait pas d’une telle égalisation qui laisse plus ou moins subsister entre les sujets certains liens communautaires, non-politiques, comme les liens familiaux et les intérêts culturels communs. L’atomisation de masse de la société soviétique fut réalisée par l’usage habile de purges répétées qui précédaient invariablement la liquidation effective des groupes. Pour détruire tous les liens sociaux et familiaux, les purges sont conduites de manière à menacer du même sort l’accusé et toutes ses relations habituelles, des simples connaissances aux amis et aux parents les plus proches. Conséquence de la simple technique de la “culpabilité par association”, dès qu’un homme est accusé, ses anciens amis se transforment immédiatement en ses ennemis les plus acharnés; afin de sauver leur peau, ils se font mouchards, et se hâtent de corroborer par leurs dénonciations les preuves qui n’existent pas contre lui.

 (...) C’est en poussant cette technique jusqu’à ses limites les plus extrêmes et les plus fantastiques que les dirigeants bolcheviques ont réussi à créer une société atomisée et individualisée comme on n’en avait jamais vu auparavant. Les mouvements totalitaires sont des mouvements de masse d’individus atomisés et isolés. Par rapport à tous les autres partis et mouvements, leur caractéristique la plus apparente est leur exigence d’une loyauté totale, illimitée, inconditionnelle et inaltérable de la part de l’individu qui en est membre. (...) On ne peut attendre une telle loyauté que de l’être humain complètement isolé qui, sans autres liens sociaux avec la famille, les amis, les camarades ou de simples connaissances, ne tire le sentiment de posséder une place dans le monde que de son appartenance à un mouvement, à un parti. Ni le national-socialisme ni le bolchevisme ne proclamèrent jamais qu’ils avaient établi un nouveau genre de régime, ni ne déclarèrent que leurs objectifs étaient atteints avec la prise du pouvoir et le contrôle de l’appareil étatique. Leur idée de la domination ne pouvait être réalisée, ni par un État, ni par un simple appareil de violence, mais seulement par un mouvement animé d’un mouvement constant. L’objectif pratique du mouvement consiste à encadrer autant de gens que possible dans son organisation et à les mettre et à les maintenir en mouvement; quant à l’objectif politique qui constituerait la fin du mouvement, il n’existe tout simplement pas.".

Les origines du totalitarisme.

Indications de lecture :

cf. Leçon Mass media et vérité.

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