Textes philosophiques

Shri Aurobindo   unité et diversité des langues


   Une langue commune favorise l'unité; on pourrait donc soutenir que l'unité de l'espèce humaine exige une unité de langage; les avantages de la diversité devraient être abandonnés pour le bien du plus grand nombre même si le sacrifice temporaire est grave. Mais une langue commune ne favorise une unité réelle, féconde, vivante, que quand elle est l'expression naturelle de l'espèce, ou qu'elle est devenue naturelle après une longue adaptation et un long développement intérieurs. L'histoire des langues universelles parlées par des peuples pour qui elles n'étaient pas naturelles, n'est pas encourageante. Elles ont toujours fini par devenir des langues mortes ; stérilisantes tant qu'elles conservaient leur emprise, fructueuses seulement quand elles se décomposaient et s'éparpillaient en de nouvelles langues dérivées ou quand elles disparaissaient pour laisser revivre la langue originale (si elle persistait encore) en y ajoutant son influence et une empreinte nouvelle. Le latin, après son premier siècle de domination générale en Occident, est devenu une langue morte, impuissante à créer ; il n'a engendré aucune culture nouvelle vivante et progressive chez les nations qui le parlaient ; même une force aussi grande que le christianisme n'a pas su y infuser une vie nouvelle. Les époques où le latin était l'instrument de la pensée européenne, furent précisément celles où la pensée était la plus lourde, la plus traditionnelle et la moins féconde. Une nouvelle vie rapide et vigoureuse ne s'est développée que quand les langues issues des débris du latin moribond, ou les anciennes langues qui n'avaient pas été perdues, prirent sa place et devinrent tout à fait les instruments de la culture nationale. Car il ne suffit pas que la langue naturelle soit parlée par le peuple ; elle doit être l'expression de sa vie et de sa pensée supérieures. Un langage qui survit seulement en tant que patois ou dialecte provincial, tel le gallois après la conquête anglaise ou le breton et le provençal en France, ou comme le tchèque survivait autrefois en Autriche, ou le ruthénien et le lithuanien en Russie impériale, languit, devient stérile et ne remplit pas le vrai but de sa survie.      

      Le langage est le signe de la vie culturelle d'un peuple, l'indice de l'âme de la pensée et du mental qui se trouve derrière l'âme de son action et enrichit celle-ci. Par suite, c'est ici, plus que dans les sphères purement extérieures, que nous pouvons saisir le plus facilement le phénomène et l'utilité de la diversité ; or, ces vérités sont importantes parce qu'elles s'appliquent également à tout ce dont la diversité est l'expression ou le symbole et l'instrument. La diversité de langage mérite d'être gardée, parce, que la diversité de culture et la différenciation des groupes d'âmes méritent d'être gardées, et parce que sans cette diversité-là, la vie ne peut pas avoir son libre essor ; sans elle, vient le danger, et presque l'inévitabilité, du déclin et de la stagnation.

L'Idéal de l'Unité humaine,  p. 359-361.

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