Textes philosophiques

Shri Aurobindo   le double sens du mot "barbarie"


   Nous trouvons, tout d'abord, la distinction entre civilisation et barbarie. Au sens ordinaire et populaire, le terme de civilisation désigne l'état d'une société polie et policée, gouvernée, organisée et éduquée, qui possède la connaissance et ses applications pratiques, par opposition à une société qui n'a pas ou n'est pas censée avoir ces avantages. En un sens, les Peaux-Rouges, les Bassoutos, les insulaires des Fidjis, avaient leur civilisation; ils possédaient une société rigoureusement mais simplement organisée, et ils avaient une loi sociale, quelques idées morales, une religion, un certain genre d'éducation, et bon nombre de vertus dont certaines, dit-on, manquent lamentablement aux civilisés. Nous nous accordons pourtant à les appeler sauvages et barbares, surtout, semble-t-il, à cause de leurs connaissances frustes et limitées, de la primitive grossièreté de leur outillage et de la simplicité élémentaire de leur organisation sociale. Pour les niveaux plus développés de la société, nous trouvons des épithètes telles que "à demi civilisés" et "semi-barbares", que les différents types de civilisation se décernent l'un à l'autre (celui qui a matériellement réussi et domine momentanément les autres, ayant naturellement la voix la plus haute et la plus assurée). Autrefois, les hommes étaient plus droits et plus simples; ils exprimaient franchement leur point de vue en stigmatisant de barbares ou de mlétcha(1) tous les peuples dont la culture générale différait de la leur. Ainsi employé, le mot civilisation finit par avoir un sens purement relatif ou à peine fixe. Nous devons donc débarrasser ce mot de tout ce qui est temporaire et accidentel et le fixer d'après la distinction suivante : la barbarie est l'état de la société où l'homme est presque exclusivement préoccupé de sa vie et de son corps, de son existence économique et physique (et de son entretien sommaire tout d'abord, mais pas encore d'un bien-être plus large ni plus varié) et où il a peu de moyens, et peu d'inclination, pour développer son mental ; tandis que la civilisation est un état plus évolué de la société où l'activité de la vie mentale vient s'ajouter à une organisation sociale et économique suffisante et imprégner la plupart des couches sociales, sinon toutes; certaines de ces couches sont parfois laissées de côté ou dédaignées et temporairement atrophiées du fait de leur inactivité, ce qui n'empêche pas la société d'être manifestement civilisée, et même hautement civilisée. Cette conception permet d'embrasser toutes les civilisations historiques et préhistoriques et écarte toutes les barbaries, qu'elles soient d'Afrique, d'Europe ou d'Asie les Huns, les Goths, les Vandales ou les Turcomans. Il est évident que dans un état de barbarie, des rudiments de civilisation peuvent exister; il est évident aussi que dans une société civilisée, une grande masse de barbarie ou de nombreux vestiges barbares peuvent subsister. En ce sens, toutes les sociétés sont à demi civilisées. Combien d'accomplissements de notre civilisation actuelle ne seront-ils pas considérés plus tard avec ébahissement et dégoût par une humanité plus développée comme les superstitions et les atrocités d'une ère imparfaitement civilisée! Quoi qu'il en soit, le point important est que dans toute société digne d'être appelée civilisée, la mentalité de l'homme doit être active, les recherches mentales développées et sa meilleure pensée avoir clairement conscience que c'est par l'être mental que la vie doit être gouvernée et améliorée.

     Mais dans une société civilisée, il faut encore distinguer l'homme cultivé, de celui qui n'est que partiellement, grossièrement et conventionnellement civilisé, Il semblerait donc qu'une simple participation aux bénéfices ordinaires de la civilisation ne suffise pas à élever l'homme à la vie mentale proprement dite : un développement plus avancé, une élévation plus haute est nécessaire. La dernière génération distinguait catégoriquement l'homme cultivé et le philistin, et elle se faisait une idée assez claire de ce que cela voulait dire. Grosso modo, pour ceux de cette génération-là, le philistin était l'homme qui menait extérieurement une vie civilisée avec tout son attirail et qui connaissait sur le bout du doigt le stock courant des opinions, préjugés, conventions et sentiments, mais qui restait fermé aux idées, incapable d'user librement de l'intelligence, dépourvu d'art et de beauté, et qui vulgarisait tout ce qu'il touchait : religion, morale, littérature, vie. En fait, le philistin est le barbare moderne civilisé. Par son attachement inintelligent à la vie du corps, à la vie des impulsions et des besoins vitaux et à l'idéal purement domestique et économique de l'animal humain, il est souvent le barbare physique et vital à demi civilisé; mais essentiellement et généralement, il est le barbare mental, l'homme moyen qui vit dans les sensations, ou homme "sensationnel". Autrement dit, sa vie mentale est celle du substratum mental inférieur (la vie des sens, la vie des sensations, des émotions, la vie pratique); c'est l'être mental à son premier état.

L'idéal de l'unité humaine,  p. 129-131.

Indications de lecture:

(1) terme sanskrit désignant les étrangers sans culture, c'est à dire les barbares, ceux qui ne savent pas parler sanskrit, même remarques chez Lévi-Strauss au sujet de l'étymologie grecque du mot "barbaros", celui qui ne parle pas grec.

     Rapprocher ce texte de celui d'Emerson sur le même thème.

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