Textes philosophiques

Shri Aurobindo       le mental habituel ne peut comprendre l'évolution future


     Ce n'est pas très facile, pour le mental habituel de l'homme, toujours attaché à ses associations passées et présentes, de concevoir une existence encore humaine et pourtant radicalement transformée quant à la condition dans laquelle nous sommes ancrés. A l'égard de notre évolution supérieure éventuelle nous nous trouvons dans une situation assez analogue à celle du singe originel de Darwin. Ce singe menant une vie instinctive dans les arbres des forêts primitives, n'aurait pas pu concevoir qu'il existerait un jour sur terre un animal qui appliquerait une faculté nouvelle appelée raison aux éléments de sa vie intérieure et extérieure, à qui cette puissance permettrait de dominer ses instincts et ses moeurs, de transformer les conditions de sa vie physique, de construire des maisons de pierre, de manier les forces de la Nature, de voguer sur les mers, de parcourir les airs, de se donner des codes de conduite, d'élaborer des méthodes pour réaliser consciemment son développement mental et spirituel. Et si même le mental du singe avait pu le concevoir, il lui eût été difficile néanmoins d'imaginer que lui-même, grâce aux progrès de la Nature ou à de longs efforts de Volonté et d'orientation, pourrait devenir cet animal. L'homme au contraire, parce qu'il a acquis la raison, et plus encore parce qu'il a donne libre cours à ses facultés d'imagination et d'intuition, est capable de concevoir une existence supérieure à la sienne et même de prévoir qu'il pourra dépasser son Plan actuel et accéder lui-même à cette existence plus haute. Il se représente l'état suprême comme un     absolu de tout ce qui est positif selon ses propres concepts, et désirable selon son aspiration instinctive - la Connaissance sans l'erreur qui en est l'ombre négative ; la Félicité sans l'expérience de souffrance qui en est la négation ; la Puissance sans l'incapacité qui en est le constant déni; la pureté et la plénitude d'être sans le sentiment d'imperfection et de limitation qui s'oppose à elles. C'est ainsi qu'il conçoit ses dieux ; c'est ainsi que son esprit construit ses paradis. Mais ce n'est pas ainsi que sa raison lui représente un monde et une humanité réalisables. Quand il rêve de Dieu et du Ciel, il rêve en réalité de sa propre perfection ; mais il éprouve à reconnaître comme but ultime la réalisation pratique de ce rêve sur la terre, la même difficulté qu'eût éprouvée le singe ancestral si on lui avait demandé de croire qu'il deviendrait l'homme. Son imagination et ses aspirations religieuses peuvent lui offrir cela comme but ; mais quand sa raison s'affirme et rejette l'imagination et l'intuition transcendante, il l'écarte comme une chatoyante superstition que démentent les réalités concrètes de l'univers matériel. Ce n'est plus alors que sa propre vision - inspiratrice - de l'impossible. Tout ce qui est possible, c'est une connaissance, un bonheur, un bien et une puissance sujets à conditions, limités et précaires.

    Et pourtant, dans le principe même de la raison se trouve l'affirmation d'une Transcendance. Car la raison, dans l'intégralité de son but et de son essence, est poursuite de la Connaissance - c'est-à-dire poursuite de la Vérité par élimination de l'erreur. Son dessein, son but, n'est pas de passer d'une erreur grave à une erreur moindre ; elle présuppose une Vérité positive et préexistante vers laquelle nous pouvons nous acheminer progressivement à travers les dualités de connaissance juste et de connaissance fausse. Si notre raison ne possède pas la même certitude instinctive à l'égard des autres aspirations de l'humanité, c'est parce qu'elle n'y a pas cette même illumination essentielle inhérente à sa propre activité positive".

La Vie divine, I, Albin-Michel, p. 81-82.

Indications de lecture:

Cf. Leçon La conscience et l'évolution.

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