Textes philosophiques

A. Comte-Sponville     différence entre morale et politique  (extrait)


"Dans l'usage courant les deux termes sont à peu près interchangeables. C'est ce que confirment les dictionnaires. Si vous regardez à "morale", ils vous renvoient à "éthique", si vous regardez à "éthique", ils vous renvoient à "morale".

C'est d'ailleurs ce qu'explique fort bien l'étymologie. "éthique" vient du grec eqoV (ethos) qui signifie "les mœurs", les "façons de vivre et d'agir". Et "morale" vient du latin mos (génitif moris), plus souvent utilisé au pluriel mores, qui signifie "les mœurs", les "façons de vivre et d'agir". Autrement dit, les deux mots "éthique" et "morale" viennent de deux mots, l'un grec, l'autre latin, qui sont la pure et simple traduction l'un de l'autre selon qu'on passait du grec au latin ou du latin au grec. Quand Cicéron veut traduire l'Ethica des grecs, il écrit évidemment moraleia. C'est le même mot dans deux langues différentes.

On ne peut donc fonder sur l'étymologie aucune distinction conceptuelle. Tout au plus pouvons-nous remarquer que, comme souvent en français quand deux mots très proches viennent l'un du grec et l'autre du latin (le cas est assez fréquent), presque toujours le mot qui vient du grec a quelque chose de plus savant, de plus recherché, de plus chic que le mot qui vient du latin. Pour avoir une "éthique", il faut au moins être médecin ou avocat. Un épicier ou un chômeur se contenteront plus banalement d'avoir une "morale". Distinction purement sociologique, donc, et non pas conceptuelle. Distinction au sens de Bourdieu : avoir une éthique est plus distingué qu'avoir une morale. Pour le reste nous aurions donc deux mots pour une seule chose, autrement dit deux synonymes. Pourquoi pas ? Le cas n'est pas sans précédent.

Il se trouve pourtant qu'il existe bien dans notre vie, dans nos façons de vivre et d'agir — dans nos mœurs — deux réalités différentes. Ou qu'on peut avoir deux points de vue différents sur nos façons de vivre et d'agir. Si bien qu'il me paraît utile de nous servir de cette dualité de mots que nous propose la langue pour essayer d'en faire une distinction, conceptuelle cette fois, qui nous permettra de clarifier quelque peu les choses.

C'est ce que je me propose de faire en reprenant une distinction que je n'invente pas mais qui est cependant relativement récente. Je ne vais pas faire un historique des distinctions entre la morale et l'éthique. C'est un sujet de thèse. Ça fait au moins cent ans que la plupart des philosophe proposent des distinctions. En vérité, la seule qui m'ait vraiment paru éclairante, et qui me semble se répandre (elle ne fait pas l'objet d'un consensus de toute la communauté philosophique française, c'est simplement une proposition conceptuelle que je vous donne), est apparue en France dans les années 70-80, essentiellement chez deux auteurs, Gilles Deleuze et Marcel Conche. C'est en m'appuyant sur leurs travaux, en les précisant, en les systématisant quelque peu, que je me propose de bâtir devant vous deux définitions, l'une pour la morale, l'autre pour l'éthique.

Avant de les distinguer, essayons de voir ce qu'elles ont en commun. Si la question de la distinction se pose, c'est que malgré tout un risque de confusion existe. En effet, la morale et l'éthique ont en commun d'être des discours normatifs. Autrement dit, de comporter chacun des jugements de valeur : d'approuver, de condamner, de louer, de blâmer, etc. Jugements qui visent à règler notre conduite ou nos actions — nos mœurs.

Mais elles s'opposent par le statut respectif qu'elles accordent à ces valeurs. Dans les deux cas il y a jugement de valeur sur notre existence, sur nos actions. Mais ce qui change c'est le statut de ces valeurs.

Je vais vous proposer quatre différences principales quant aux valeurs qui déterminent la morale et l'éthique. Et quand nous mettrons bout à bout ces quatre différences, cela nous permettra de produire une définition pour l'une et l'autre.

Première différence : la morale c'est le discours normatif qui porte sur le Bien et le Mal considérés comme valeurs absolues (ou transcendantes selon les cas), alors que l'éthique c'est le discours normatif qui porte sur le bon et le mauvais considérés comme valeurs relatives et immanentes. Notez bien que cette différence entre le Bien et le Mal d'une part, et entre le bon et le mauvais d'autre part, qui est traditionnelle en philosophie, est aussi clairement attestée par la langue et par l'usage courant.

Prenons un exemple. Imaginez que votre petit garçon, à qui vous servez des épinards, vous dise : "Je ne veux pas d'épinards, les épinards c'est mal" ! Vous allez le reprendre en lui disant : "Tu ne peux pas dire ça. Tu peux dire à la rigueur que les épinards c'est mauvais — ce qui veut dire, en vérité, que tu n'aimes pas ça". L'enfant enregistre la leçon, et quinze jours plus tard, vous le surprenez en flagrant délit de mensonge. Vous lui expliquez qu'il ne faut pas mentir. Il vous comprend fort bien et il vous répond : "Tu as raison, le mensonge c'est mauvais !" Vous le reprendrez : "Ah non, tu ne peux pas dire ça : le mensonge ce n'est pas comme les épinards, ce n'est pas une question de goût, le mensonge, c'est mal". C'est la distinction qu'on retrouve chez Deleuze, s'appuyant sur Nietzsche, et chez Marcel Conche.

Dans son petit livre sur Spinoza de 1970, réédité sous un autre titre et augmenté en 1981, Deleuze cite une formule bien connue de Nietzsche dans la Généalogie de la morale : "Par delà le Bien et le Mal, cela du moins ne veut pas dire par delà le bon et le mauvais". Ce que veut nous dire Nietzsche, cité par Deleuze, c'est que vivre par delà le Bien et le Mal, vouloir se passer de morale, ce n'est pas renoncer à toute valeur, ce n'est pas s'abandonner au nihilisme, ce n'est pas renoncer à la distinction entre le bon et le mauvais. Il y aura donc une éthique nietzschéenne, qui sera évidemment une éthique immoraliste.

Il est très révélateur que Deleuze cite cette phrase de Nietzsche dans un livre sur Spinoza, parce que vous avez ici les trois grands auteurs de l'éthique, ou trois des grands auteurs de l'éthique : Spinoza, Nietzsche, Deleuze.

Deuxième différence : parce qu'elles sont absolues, les valeurs morales prétendent s'imposer identiquement à tous. Autrement dit : la morale se veut universelle. En droit, l'expression "une morale" est contradictoire. Il y a "la morale" ou pas de morale du tout. La seule vraie morale, s'il existe une vraie morale, c'est ce que Marcel Conche appelle la morale une et universelle. Au contraire, le bon et le mauvais de l'éthique, étant par nature relatifs (comme dit Spinoza la musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l'affligé, et pour le sourd elle n'est ni bonne ni mauvaise) toute éthique est par nature relative à tel ou tel individu ou tel ou tel groupe d'individus. Autrement dit toute éthique est particulière.

"L'éthique", en ce sens, c'est mal dit. Il y a une éthique de Spinoza, une éthique de Nietzsche, une éthique d'Epicure, etc. Et d'évidence ce n'est pas la même.

Troisième différence : parce que le Bien et le Mal (que Deleuze écrit avec un B et un M majuscules, tandis qu'il écrit bon et mauvais avec un b et un m minuscules) sont des valeurs absolues et universelles (ou du moins prétendent l'être, ou sont vécus comme telles), ils s'imposent impérativement. La morale est constituée par des commandements, par ce que Kant appelle des impératifs catégoriques, un impératif catégorique étant celui qui commande inconditionnellement : "Ne mens pas, ne tue pas".

 La morale est constituée par des commandements, ou, du point de vue du sujet, par des devoirs. La morale répond, dit Kant, à la question : "Que dois-je faire ?" alors que l'éthique, portant sur des valeurs relatives et particulières (ce qui est bon ou mauvais pour tel ou tel) est constituée plutôt par des conseils, par ce que Kant appellerait simplement des impératifs hypothétiques, c'est-à-dire soumis à une condition. Par exemple : "Si tu veux que tes amis soient loyaux avec toi, sois loyal avec tes amis". Si tu ne veux pas, tu peux faire autre chose. Alors que la morale dirait, chez Kant bien sûr : "Sois loyal avec tes amis".

L'éthique est constituée par des conseils, par des impératifs hypothétiques, ou, du point de vue du sujet, non pas par des devoirs, mais par des désirs, lesquels peuvent être régulés par des connaissances relevant de l'expérience ou du calcul. "Si tu veux être heureux, aie des amis", etc. Si la morale répond à la question "Que dois-je faire ?", l'éthique, ou chaque éthique, répond à la question : "Comment vivre ?". Ce qui montre qu'il y aura forcément une articulation entre les deux, parce que répondre à la question "Comment vivre ?", c'est aussi se demander : "Quelle place dans ma vie faire à la morale ?"

L'éthique est un art de vivre. On pourrait dire que la morale commande et que l'éthique recommande.

Quatrième et dernière différence : par là même la morale tend vers la vertu, au sens traditionnel et aristotélicien du terme, la vertu étant définie comme une disposition acquise à faire le Bien. Elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté, au sens moral et non religieux du terme, au sens que Kant donne à ce mot quand il écrit : "Une volonté sainte est une volonté conforme en tout à la loi morale". Autrement dit, le saint, pour Kant (et c'est en ce sens-là que je prends le mot ici), ce n'est pas celui qui a une foi très vive. Peut-être n'a-t-il pas la foi du tout. C'est simplement celui qui fait toujours son devoir. En ce sens aussi, à la question de Camus : "Est-ce qu'il peut y avoir un saint athée ?", la réponse de Kant est évidemment "oui". Pour autant qu'il puisse y avoir un saint. Mais la religion n'intervient pas du tout ici et ne doit pas intervenir.

Donc la morale tend vers la vertu et culmine dans la sainteté, alors que l'éthique tend le plus souvent au bonheur et culmine dans la sagesse. Je dis le plus souvent au bonheur, parce qu'à la question "Comment vivre ?" la plupart d'entre nous donnons le contenu "Comment vivre pour être heureux ?". Et la plupart des philosophes aussi. Mais on peut trouver quelques philosophes dont l'éthique n'est pas une éthique du bonheur. C'est très clair chez Nietzsche dont l'éthique est une éthique de la puissance.

Si vous mettez ces quatre différences bout à bout cela aboutit à deux définitions, que je vous propose.

J'appellerai morale le discours normatif et impératif qui résulte de l'opposition du Bien et du Mal considérés comme valeurs universelles et absolues. C'est l'ensemble de nos devoirs. La morale répond à la question "Que dois-je faire ?". Elle se veut une et universelle. Elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté.

J'appellerai éthique tout discours normatif mais non impératif (sans autre impératif qu'hypothétique, donc sans impératif au sens usuel du terme) qui résulte de l'opposition du bon et du mauvais considérés comme valeurs relatives. C'est l'ensemble réfléchi de nos désirs. Une éthique répond à la question "Comment vivre ?" Elle est toujours particulière à un individu ou à un groupe. C'est un art de vivre. Elle tend le plus souvent vers le bonheur et culmine dans la sagesse.

Urgence de la morale

Ce travail définitionnel étant fait, je vous propose de passer au second temps : ce que les mots cachent ou risquent de cacher, à savoir l'urgence de la morale.

Après ces deux définitions, en effet, on comprend pourquoi l'éthique a si bonne presse et pourquoi la morale (même si c'est un petit peu moins vrai aujourd'hui qu'il y a quelques années, pour les questions de mode que j'évoquais, et pourquoi la morale, donc, a au contraire si souvent mauvaise presse et est si mal vue.

Du côté de l'éthique, je disais : "un ensemble de désirs, un art de vivre, le bonheur..." Qui n'en rêverait ?  D'autant que l'éthique étant toujours particulière et se voulant telle, n'est pas suspecte d'exclusion ou de totalitarisme. Vous avez devant vous quelqu'un qui vous parle de désir, de bonheur, et qui vous dit : "C'est mon éthique, j'ai la mienne, tu as la tienne, on ne va pas se disputer pour si peu, ça n'a pas d'importance". On aurait vraiment mauvaise grâce à protester.

Alors que du côté de la morale, je disais : "un ensemble de devoirs, d'impératifs, d'interdits, qui s'imposent inconditionnellement à tous..." Ça fait bien davantage peur. On a un individu qui vous reproche telle ou telle action et qui vous dit : "Attention, ce n'est pas mon éthique à côté de la tienne, non, c'est la morale et tu dois t'y soumettre".

En termes de philosophie, si l'on oppose Kant, l'austère philosophe du devoir, et Spinoza, le philosophe du désir et de la joie, qui ne préférerait Spinoza ? Qui ne préférerait Spinoza l'immoraliste, comme dit Deleuze, à Kant le moralisateur ? Et en effet si la question se posait en ces termes, pour ma part j'aurais très vite choisi et j'aurais choisi Spinoza.

Mais justement je veux essayer de montrer que la question ne se pose pas en ces termes.

..Conférence Ethique, morale et politique


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