Textes philosophiques

A. Comte-Sponville    athéisme et spiritualité


     En effet. Mais l'inverse est vrai aussi : les faits n'arrivent pas toujours à la hauteur des mots. Tout dépend de quoi il s'agit. Il se trouve que mon dernier livre, surtout dans la troisième partie, parle de spiritualité. Qu'est-ce que la spiritualité ? La vie de l'esprit, spécialement dans son rapport à l'infini, à l'éternité et à l'absolu. La spiritualité a donc le même objet que la métaphysique. Mais la métaphysique est un travail de pensée, qui se fait avec des mots, des raisonnements, des concepts. La spiritualité relève davantage de l'expérience : elle se nourrit de sensations, d'émotions, de silence. La première est spéculation ; la seconde, contemplation. Je ne fais pas de hiérarchie entre les deux, mais on ne peut pas demander au discours de remplacer quelque chose que l'on ne peut vivre que dans le silence, et réciproquement. Parler d'amour n'a jamais suffi à être amoureux ou à aimer, parler de nourriture n'a jamais suffi à manger à sa faim, etc. L'inverse, j'insiste, est vrai aussi. Être amoureux ou gourmand, cela n'a jamais suffi à bien parler d'amour ou de gastronomie.


L'athéisme est avant tout une figure de l'immanence ?

 

Oui. Mais pour l'athée, tout est immanence. La religion est elle-même une forme d'immanence, qui se prend illusoirement pour une révélation transcendante. Au fond, être "immanentiste", c'est penser qu'il n'y a rien d'autre que Tout. Dieu, étant transcendant, c'est-à-dire "autre que Tout", n'est rien. L'esprit n'existe qu'à l'intérieur de cette immanence au monde. L'esprit, pour le matérialiste que je suis, c'est un cerveau humain en état de marche, ou, dans un sens un peu hégélien, l'ensemble de ce que les cerveaux humains en état de marche ont produit à travers les siècles.


Pourtant, si Dieu est mort, la conception judéo-chrétienne de l'homme, c'est-à-dire la morale (conséquence du libre arbitre), s'est éteinte, aussi. Comment concilier en définitive la morale et l'athéisme ?

Mon livre porte sur la spiritualité, guère sur la morale. J'ai montré, dans des livres précédents, qu'il n'y a pas de morale absolue sans libre arbitre, qu'il n'y a pas de libre arbitre, et que toute morale prétendument absolue est donc illusoire. Sur ce point, je me sens assez proche de mon ami Michel Onfray, ou plutôt c'est lui qui est proche de moi (j'ai publié bien avant lui). Mais qu'il n'y ait pas de morale absolue, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de morale du tout ! Etre relatif, ce n'est pas n'être rien ! Comme Spinoza, comme Marx et Freud, je pense que la morale est une illusion nécessaire, qu'il est vital de la transmettre à nos enfants. Althusser écrit que "seule une conception idéologique de la société a pu imaginer une société sans idéologie" ; on peut dire de même que seule une conception illusoire de l'être humain a pu envisager un être humain sans illusion. Démystifier la morale, ce n'est pas l'annuler ; c'est se libérer des illusions qu'on se faisait sur elle. Elle n'en demeure pas moins. Or, en l'occurrence, la morale judéo-chrétienne me paraît l'une des plus belles. C'est l'erreur fondamentale de Nietzsche, comme d'Onfray aujourd'hui, que d'avoir voulu la renverser. Pas besoin de croire en Dieu pour être plus sensible au Christ des Évangiles qu'aux fadaises nietzschéennes sur le surhomme, l'éternel retour ou la "superbe brute blonde" ! 

Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr Relu et corrigé par André Comte-Sponville - Janvier 2007.

Indications de lecture:

 


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