Textes philosophiques

Jacques Ellul    la télévision et l'obsession de la nouveauté


     "Enfin un dernier exemple de ces conduites impliquées par l'amélioration des techniques et devenant peu à peu des conduites inexorables. Il s'agit de la télévision et de la radio. Je pourrais le traiter à deux niveaux. D'abord celui des grands systèmes existants. Ainsi les « chaînes » en France. Ma simple question est la suivante : on a des appareils extraordinaires (et qui lorsqu'il y aura la télévision par satellite le seront encore plus). Il faut donc les utiliser. Il faut émettre. C'est un impératif. Émettre dix-huit heures sur vingt-quatre de l'information, du spectacle, de la chanson, des entretiens, des interviews; des films, des actualités, des conseils de santé ou de cuisine... Mais il faut émettre tous les jours, et tous les jours quelque chose de nouveau. Alors on se trouve pris dans un terrible engrenage. Il faut. C'est-à-dire : n'importe quoi pourvu que l'écran ne soit pas vide ! Et comme il est parfaitement impossible de trouver tous les jours quelque chose de vrai, de beau, d'intelligent, de nouveau, quelque chose qui vaille la peine d'être montré, retransmis, quelqu'un qui vaille la peine d'être entendu, rencontré, alors forcément on remplit les écrans avec des stupidités. N'importe quoi pourvu que l'écran ne reste pas vide. Que ça fasse rire ou frémir le spectateur. N'importe quoi pourvu que ce soit nouveau. Dès lors on va faire appel à des personnes n'ayant aucune qualité, mais qui sont plus ou moins connues, plus ou moins recommandées. Il vaut mieux d'ailleurs qu'elles n'aient rien de difficile à dire, ni une musique trop savante à présenter, ni une vraie originalité. Car le téléspectateur demande du facile. L'homme de génie ne peut pas être présenté, la démesure est trop grande par rapport aux millions de spectateurs. Il faut une honnête médiocrité. Et c'est dans cette moyenne fondamentalement sans importance que l'on a le plus de chances de trouver une masse de gens à présenter ! Et il faut tout le temps du neuf : cela seul importe. Si on va chercher un bon intellectuel, on le fait parler à un niveau déshonorant pour lui. On est plus sûr avec un quelconque romancier de best-seller. Mais on n'en a pas un toujours nouveau !

        La combinaison de l'appareil qui permet de faire entendre un homme sans qualité, et de l'appareil qui exige. Chaque heure un spectacle indéfiniment nouveau produit la bassesse de la presque totalité des émissions télévisées.".

Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 379-380.


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