Textes philosophiques

Jacques Ellul    une mise en garde sans prophétie


     "Après avoir expliqué que l'on ne peut rien prévoir avec certitude, je ne tomberai pas dans le travers de la prédiction faussement prophétique, en tirant les conséquences logiques de ce bluff. Mais j'achèverai par une mise en garde. S'il y a une chance pour que l'homme puisse sortir de cet étau idéologico-matériel, trouve une issue dans ce marécage flamboyant qui est le nôtre, il faut avant tout se garder d'une erreur qui consisterait à croire que l'homme est libre. Si nous nous projetons dans l'azur, avec la certitude que l'homme a des ressources infinies et qu'« en dernière instance » il est bien libre de choisir son destin, de choisir entre le bien et le mal, de choisir entre les multiples possibles qu'offrent les milliers de gadgets techniques, si nous croyons qu'il est libre d'inventer le contre-poison à tout ce que nous avons rencontré, ou d'aller coloniser l'espace pour tout recommencer, si... si... si... imaginez tous les possibles ouverts à cet homme souverainement libre, alors si nous croyons cela, nous sommes réellement perdus, car la seule voie qui laisse un étroit passage dans ce monde énorme de faux-semblants exprimant de vraies puissances que j'ai tenté de décrire, c'est que l'homme ait encore un niveau de conscience suffisant, une autocritique survivante pour reconnaître qu'il descend, depuis un siècle, de marche en marche l'escalier de l'absolue nécessité, du destin, de la fatalité.

     Nous l'avons souvent dit (après Hegel et Marx, et Kierkegaard...), c'est lorsqu'il reconnaît sa non-liberté qu'alors il atteste par là sa liberté ! Mais ce n'est plus une affaire philosophique, théorique, et qui se passe dans la tête, discours sur le serf et le libre arbitre. C'est vraiment la mise au pied du mur. Il ne s'agit ni de tricher ni de croire s'en tirer par un discours. En reconnaissant l'hydre de la captation et le visage de Gorgone de Hi-tech, l'homme fait le seul acte indispensable : porter ce visage, éloigner cette hydre à distance critique, celle où il peut être critiqué, et c'est le seul acte qui atteste sa liberté, c'est la seule liberté qui lui soit encore réservée, s'il a du moins le courage de s'en saisir. Rien n'est moins certain.

     Sommes-nous donc enfermés, bloqués, enchaînés par la fatalité du système technicien qui nous fait marcher comme d'obéissants automates grâce à son bluff ? Oui, nous sommes radicalement déterminés, pris dans un engrenage sans répit si nous prétendons si peu que ce soit maîtriser l'appareil, préparer pour l'an 2 000 et planifier le tout. Mais non, en fait et en vérité. Non, en fait, parce que ce système ne cesse de grandir et il n'y a pas d'exemple jusqu'ici de croissance qui n'atteigne son point de déséquilibre et de rupture (l'équilibre et la cohésion sont de fait depuis vingt ans de plus en plus difficiles à maintenir). Non, en fait, parce que, nous l'avons relevé, le gigantesque bluff est contradictoire en lui-même et qu'il laisse une marge de chaos, il couvre sans les combler des lacunes, des vacances, il révèle des erreurs, et que ce bluff est avant tout destiné à multiplier les « faire semblant » pour voiler l'absence de feed-back du système.

     Nous devons donc nous attendre, même sans guerre atomique ou sans crise exceptionnelle, à un énorme désordre mondial qui se traduira par toutes les contradictions et tous les désarrois. Il faudrait que ce soit le moins coûteux possible. Pour cela deux conditions : y être préparé en décelant les lignes de fracture, et découvrir que tout se jouera au niveau des qualités de l'individu. Non, enfin, en vérité, si, sachant l'étroitesse de notre marge de manoeuvre, nous profitons, jamais par le sommet et par la puissance, toujours sur le modèle du cheminement d'une source et par la seule aptitude à l'émerveillement, de l'existence fractale de ces espaces de liberté, pour y instaurer une tremblante liberté (mais une liberté effective, ni attribuée, ni médiatisée par des appareils, ni politique), y inventer ce qui pourrait être le Nouveau que l'homme attend.

Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 729-731..

Indications de lecture :

Il s'agit des dernières pages du livre et elles sont datée du 8 octobre 1986. Relier ce texte au cours sur la fin de l'Histoire et à celui intitulé, Vitesse, technique et conscience.


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