Textes philosophiques

Ralph Waldo Emerson    sur la civilisation


     Un certain degré de progrès depuis l’état le plus grossier où l’on trouve l’homme - l’état de celui qui habite dans les cavernes ou sur les arbres, comme le singe ; l’état du cannibale, du mangeur de limaçons écrasés, de vers et de détritus - un certain degré de progrès au-dessus de ce point extrême s’appelle la Civilisation. C’est un mot vague, complexe, comprenant bien des degrés. Personne n’a essayé de le définir. M. Guizot, écrivant un livre sur la question, ne le fait pas. La civilisation implique le développement d’un homme hautement constitué, amené à une délicatesse supérieure de sentiments, ainsi qu’à la puissance pratique, à la religion, à la liberté, au sens de l’honneur, et au goût. Dans notre embarras à définir en quoi elle consiste, nous le suggérons d’ordinaire par des négations. Un peuple qui ignore les vêtements, le fer, l’alphabet, le mariage, les arts de la paix, la pensée abstraite, nous l’appelons barbare. Et quand il a trouvé ou importé nombre d’inventions, comme l’ont fait les Turcs et les Mores, il y a souvent quelque complaisance à l’appeler civilisé.

      Chaque nation se développe d’après son génie, et a une civilisation qui lui est propre. Les Chinois et les Japonais, bien qu’achevés chacun en leur genre, diffèrent de l’homme de Madrid ou de l’homme de New-York. Le terme implique un progrès mystérieux. Il n’en est point, chez les brutes ; et dans l’humanité moderne, les tribus sauvages s’éteignent graduellement plutôt qu’elles ne se civilisent. Les Indiens de ce pays n’ont pas appris les travaux de la race blanche, et en Afrique le nègre d’aujourd’hui est le nègre du temps d’Hérodote. Chez d’autres races, la croissance ne s’arrête pas ; mais le progrès que fait un jeune garçon « quand ses canines commencent à percer », comme nous disons - quand les illusions de l’enfance s’évanouissent journellement, et qu’il voit les choses d’une manière réelle et compréhensive - les tribus le font aussi. Il consiste à apprendre le secret de la force qui s’accumule, le secret de se dépasser soi-même. C’est chose qui implique la facilité d’association, le pouvoir de comparer, le renoncement aux idées fixes. Pressé de se départir de ses habitudes et traditions, l’Indien se sent mélancolique, et comme perdu. Il est subjugué par le regard de l’homme blanc, et ses yeux fuient. La cause de l’un de ces élans de croissance est toujours quelque nouveauté qui étonne l’esprit, et le pousse à oser changer. Ainsi à l’origine de tout perfectionnement, il y a un Cadmus, un Pytheus, un Manco Capac - quelque étranger supérieur qui introduit de nouvelles inventions merveilleuses, et les enseigne. Naturellement, il ne doit pas savoir trop de choses, mais doit avoir les sentiments, le langage et les dieux de ceux qu’il veut instruire. Mais c’est surtout le rivage de la mer qui a été le point de départ du savoir, comme du commerce. Les peuples les plus avancés sont toujours ceux qui naviguent le plus. La force que la mer exige du marin en fait rapidement un homme, et le changement de pays et de peuple affranchit son esprit de bien des sottises de clocher.

     Où commencer et finir la liste de ces hauts faits de la liberté et de l’esprit, dont chacun marque une époque de l’histoire ? Ainsi, l’influence d’une maison de bois ou de pierre sur la tranquillité, la force et l’affinement du constructeur est immense. L’homme vivant dans une caverne ou un camp, le nomade, meurt sans plus de propriété que n’en laisse le cheval ou le loup. Mais un travail aussi simple que la construction d’une maison une fois achevé, ses principaux ennemis sont tenus en respect. Il est à l’abri des dents des animaux sauvages, de la gelée, des coups de soleil, et des intempéries ; et les facultés supérieures commencent à donner leur moisson. Les idées et les arts naissent, ainsi que les bonnes manières, la beauté sociale, la joie. C’est chose merveilleuse de voir comme le piano s’introduit rapidement dans une cabane à la limite du désert. Vous croiriez qu’on l’a trouvé sous un sapin. Avec lui vient la grammaire latine - et voici qu’un de ces jeunes garçons à cheveux de filasse compose une hymne sur le Dimanche. Maintenant que les Collèges, que les Sénats soient attentifs ! car voici un être qui, en développant ses goûts supérieurs sur le fonds de la constitution de fer du pionnier, recueillera tous leurs lauriers en ses mains puissantes.

     Quand en élargissant, nivelant le sentier de l’Indien et en y construisant des ponts, on en a fait une bonne route, il devient un bienfaiteur, un pacificateur, un porteur de richesses, un créateur de débouchés, un chemin pour le commerce. Un autre progrès dans la voie de la civilisation est le passage de la guerre, de la chasse, et de l’état pastoral à l’agriculture. Pour traduire leur sentiment de l’importance de ce progrès, nos ancêtres scandinaves nous ont laissé une légende significative. « Il était une fois une géante qui avait une fille, et l’enfant vit un cultivateur labourant un champ. Alors elle courut, le prit entre l’index et le pouce, le mit avec sa charrue et ses bœufs dans son tablier, et le porta à sa mère en disant : « Mère, qu’est-ce que cette espèce d’escarbot que j’ai trouvé remuant dans le sable ? » Mais la mère répondit : « Laisse-le mon enfant ; il nous faut partir du pays, car ces gens l’habiteront. » Un autre progrès est l’institution des postes avec sa force éducatrice accrue par le bon marché, et protégée dans le monde par une sorte de sentiment religieux ; de sorte que je considère la vertu d’un pain à cacheter, d’une goutte de cire ou de gomme qui garde une lettre pendant qu’elle vole par delà les mers et les terres et arrive à son adresse comme si un bataillon d’artillerie l’apportait, comme un excellent critérium de la civilisation.

     La division du travail, la multiplication des arts de la paix, qui n’est pas autre chose qu’une large opportunité accordée à chaque homme de choisir ses occupations selon ses aptitudes - de vivre de ce qu’il fait le mieux - remplit l’État de travailleurs heureux et utiles ; et ceux-ci, créant la demande par l’offre tentante de leurs produits, sont récompensés rapidement et sûrement par une vente fructueuse : et quelle police, quels dix commandements devient ainsi leur travail ! Bien vraie est la remarque du Dr. Johnson, à savoir que « les hommes sont rarement plus innocemment occupés que quand ils gagnent de l’argent ».

     Les premières mesures du Gouvernement civil, bien qu’elles suivent ordinairement les directions naturelles, telles que les tendances du langage, de la race, de la religion, et de la contrée, exigent toutefois chez les gouvernants la sagesse et l’esprit de conduite, et leurs résultats enchantent l’imagination. « Nous voyons des multitudes indomptables obéir, en dépit des passions les plus fortes, à la coercition d’un pouvoir qu’elles perçoivent à peine, et les crimes de l’individu signalés et punis à l’autre extrémité du monde. »

     La situation que les femmes occupent dans la communauté est un autre critérium de la civilisation. La pauvreté et le travail, avec un esprit droit, lisent très aisément les lois de l’humanité, et les aiment : créez entre les sexes de justes relations de respect mutuel, et une moralité sévère donnera à la femme ce charme essentiel qui développe tout ce qui est délicat, poétique, porté à l’esprit de sacrifice, qui fait naître la politesse et le savoir, la conversation et l’esprit, chez son rude compagnon ; aussi pensé-je qu’une pierre de touche suffisante de la civilisation, c’est l’influence des femmes de bien.

     Un autre critérium de la culture est la diffusion du savoir, débordant les barrières des castes et, grâce au bon marché de la presse, apportant dans le sac du marchand de journaux l’Université à la porte de l’homme pauvre. Des fragments de science, de pensée, de poésie, se trouvent dans la feuille la plus ordinaire, de sorte qu’en chaque maison on hésite à brûler un journal avant de l’avoir parcouru.

     Avec les derniers perfectionnements de son équipement complet, le navire est un abrégé et un compendium des arts d’une nation - le navire gouverné par le compas et la carte, avec la longitude calculée d’après le chronomètre, et mû par la vapeur au milieu des vagues déchaînées, à des distances immenses du pays.

La civilisation, traduction Marie Dugard, 1911.


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