Textes philosophiques

Hans Jonas   le loisir et la perte de la réalité et de la dignité humaine


    " Mais le pire est que tout cela ne sera d'aucun secours, parce que cela n'existe que pour la frime. Car nulle utopie ne pourra donner le change à ceux qui sont occupés de cette façon, concernant ceci : que rien n'y est en jeu, que cela pourrait tout aussi bien être omis ou être remis à plus tard ou être bâclé, sans d'autre dommage que la mauvaise notation sociale. Le caractère fantomatique de l'irréalité recouvre tout ce faire comme si et avec lui un taedium vitae inimaginable, dont la première victime est le plaisir lui-même que procure le violon d'Ingres choisi. Aucune personne sérieuse ne peut être heureuse dans l'illusion constante et si aisément perçue à jour. Mais peut être ces gens sérieux en compteront-ils plus, si seulement elle plus grand nombre, moins exigeant quant à l'estime de soi, s'en contente. Mais le caractère fictif de l'existence doit avoir un effet démoralisant pour tous, car en enlevant à l'homme la réalité, il lui enlève également sa dignité et la satisfaction serait ainsi celle du manque de dignité. Celui à qui la dignité de l'homme tient aujourd'hui à coeur ne devrait pas souhaiter une telle satisfaction aux générations futures, mais plutôt la redouter pour elles...

    Le marin phénicien, qui supportait l'ardeur du soleil et la tempête en mer et l'inconnu des côtes étrangères pour le négoce, il fut minable dans le souci de son existence, alors que le plaisancier libre de toute contrainte vaque au vrai souci (dont l'un est de savoir quoi faire de son temps de loisir) ? Mais c'est là du non-sens pur et simple et Bloch lui-même ne peut naturellement pas y croire. il a encore en tête des soucis d'existence plus nobles que les sports nautiques qui subsistent, dès lors qu'on a mis fin aux soucis minables, et il faudra encore en parler. Mais la perte de réalité les affecte aussi; et dans tous les cas demeure le décret d'indignité des soucis dont on s'est "débarrassé". Or c'est précisément le prétendu échange de la dignité contre la réalité au cours de cette abolition noble qui dévoile le vice décisif de toute la construction utopique, que la liberté commence là où cesse la nécessité".

Le Principe responsabilité, Champ Flammarion, 1990, p. 388-389.

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