Textes philosophiques

Stephen Jourdain       C’est fou ce que j’aimerais ôter à Dieu ses guillemets…


     Je voudrais m’agenouiller et lui parler. J’aspire profondément à cela. Je sais que c’est un rêve, mais il n’est pas interdit de rêver.

     Je lui dirais : « Seigneur, j’étais au-dedans de moi très vivant et très gai, et plein d’humour. C’est vrai, je n’étais pas croyant. Je n’avais aucune once de religion. Mais à ma façon, innocente et profane, je ne cessais de rendre hommage aux mystères étincelants de l’existence. Tous ces sphinx ! Dans une transe d’amusement, je les interrogeais, encore et encore. PENSER. SENTIR. ÊTRE. ÊTRE LÀ, PENSANT ET SENTANT. ME SAVOIR ÉTANT LÀ, PENSANT ET SENTANT. ME SAVOIR ÉTANT LÀ, PENSANT CECI, SENTANT CELA. ME SAVOIR ME SACHANT. CONSCIENCE. M.O.I. Oui, Seigneur, moi : le mystère de l'existence personnelle. Le soleil du monde des mystères. Le soleil de tous les mondes. Ton fils. Le fruit de ta volonté. Qui oserait aller contre elle ? Celui que, dans ta sagesse, tu as jugé préférable à toi-même. Qui oserait mettre en doute ta sagesse ? Celui pour lequel tu as abandonné tes prérogatives et tes attributs divins. Étais-tu la Paix ? Tu as renoncé à ce bien. Étais-tu la Félicité ? Tu as renoncé à ce bien. Étais-tu la Toute-Puissance ? Tu as renoncé à ce bien. Étais-tu immortel ? Tu as renoncé à ce bien. Tu as conçu et voulu la Créature, tu l'as jugée préférable à toi-même et tu t'es sacrifié. Tu as disparu en elle. Et maintenant elle règne, elle règne légitimement. Qui ne la révère pas - qui ne l'adore pas - piétine ta volonté. Qui se détourne d'elle se détourne de toi. Qui en soi-même la laisse pourrir te jette au rebut. Tu t'es coupé la gorge pour que soyons. Ne point vibrer d'amour et de joie devant le miracle de l'existence personnelle, c'est ignorer ton vœu et ton sacrifice. J’appelle sur la tête de l’orgueilleux, de l’ingrat, de l’imbécile qui méprise l’humble créature, l’humble humanité qui sourd au fond de sa conscience : moi, j’appelle en ton nom, sur cette tête, les foudres du châtiment.

     « L’homme. Non, trop emphatique, trop prétentieux. Trop compliqué. Le Gars, La Garce. Ton unique vecteur. L’unique foyer où désormais brûle ta divinité. Ta volonté. Eh bien, qu’elle soit entendue ! Qu’elle soit faite !

   « J’étais vivant et joyeux, Seigneur, et cette vie, cette joie, me venaient droit de l’amour, pur et léger comme une brise, que je portais à ma condition de créature. Évitant tous les pièges, tous les faux-semblants, souverainement indifférent aux invites de cette putain mondaine que snobs et niais révèrent sous le nom de MA PERSONNALITÉ, transperçant comme des cerceaux de papier chacune des facettes de la rombière ou, si l’on veut, chacun de ses adorateurs, de ses complices (j’ai nommé le néant affecté de MES CARACTÉRISTIQUES INDIVIDUELLES), la flèche de mon amour filait droit à sa cible : moi. Nu. Sans fard. Peu impressionnant. Extraordinairement peu maniéré. Un petit gars bien banal. Dans sa main droite, une gerbe de rêves. Dans la gauche, toute roide et digne, la fleur du doute sur soi, de l’incertitude. Le soleil du monde des mystères. Le soleil de tous les mondes. L’existence personnelle.

    « Pourquoi es-tu revenu, Seigneur ? Pourquoi es-tu ressuscité ? Tu étais mort pour que je sois, moi, la Créature. Tu avais jugé qu’ainsi tu portais à son comble la valeur divine. Et, à un pouce en retrait de mon front, ton enfant, bien que ne sachant rien de sa filiation et de la dignité dont il était ceint, remplissait à la perfection sa mission : ne cessant de vibrer d’étonnement et de joie devant le miracle qui faisait de lui quelqu’un.

    « Pourquoi remettre sur l’établi la Perfection ? J’ignore tout de ton principe, Seigneur. Je ne te connais qu’à travers moi, ta forme seconde. Rien ne m’autorise à considérer que tu me ressembles. Tu es mon père, et je sais sur toi si peu de choses que tu pourrais être un son, un nombre, la lettre d’un alphabet. Mais quoi que tu sois, et quelle qu’ait pu être la cause précise de ton geste apparemment insensé, je devine qu’une tension extrême, presque effroyable de ton inconnaissable étoffe, a accompagné l’éclosion de ta décision.

      Tu es chiche de tes interventions, Seigneurs. J’en compte deux. Deux chapitres, deux chapitres seulement dans l’histoire des choses. La première fois, tu t’es aboli au profit de moi. En quoi cette humanité fut-elle l’exhaussement de la valeur divine ? Toi seul le sais. Mais chacun comprend que le mieux est préférable. Ton acte initial, en ce sens, fut rationnel. Euclidien. Mais ta deuxième intervention !... Ta deuxième intervention, Dieu – même si l’on imagine qu’elle fut motivée par un péril mortel planant sur ton enfant -, effare l’entendement. Elle donne aussi la mesure de ta puissance. Parfaire la perfection ! Allumer un feu au sein de la flamme. Le soleil est un ciel où se lève le soleil. Le feu du feu. Le jour du jour. Tua as fait cela, Seigneur !

     « Tu as creusé un océan dans l’infime texture de mon être invisible. Tu t’es adressé directement au mystère nu de mon existence personnelle, et tu as taillé ici des abîmes. Tu m’y a immergé. J’ai voyagé de moi à moi.

     « De mon fond au fond de mon fond. En distance, j’ai parcouru dix-sept fois la circonférence du royaume des Rêves et du Royaume de la Réalité. J’ai voyagé si vite que j’ai laissé derrière moi, hébétée, la Durée. Je crois bien avoir perdu en chemin Hier et Demain et le nez aristocratique de ma mère. Mon âge, également. Ma chambre. En fait, Seigneur, je crois que m’as attiré si promptement en ma nouvelle âme que la valise de l’Univers, dont j’ignorais être encombré, s’est ouverte, éparpillant dans les profondeurs que tu me donnais son contenu entier d’effet et d’équipement frivoles, tels le globe terrestre et sa rotation, tels mes noms et prénoms, tels cette fanfreluche : l’Être. Valise vide : plus un individu, plus un genre. Amnésie. Sainte perte de mémoire, divin allégement. Si bien que lorsque moi a sonné une deuxième fois à ton horloge et que, penché sur la vigilance qui flamboyait en moi, tu as pu t’écrier triomphalement : « Il revient à lui ! », c’est réellement sans atour ni bagage aucun, dans un paroxysme de nudité, que j’ai fait mon apparition. Et, Dieu, tu m’avais réussi ! Même pour toi, c’était une gageure d’inventer ce zénith de l’existence personnelle. Ce zénith du soleil de tous les mondes. Ce ressaut de ce ressaut de la divine valeur. Et tu avais mené à bien l’entreprise ! Que l’on me comprenne bien : c’est uniquement d’un enfant d’homme que je parle. Je parle de Tom Sawyer. Qui s’en écarte meurt. C’est à Tom que tout ceci est arrivé. Il était en train d’appeler : « Aunt Pollie ! » ou de poser une ligne de fond, et toi, Seigneur, Silencieusement, pendant le temps d’un battement de paupière, tu as ouvert en Tom un infini, tu le lui as fait franchir, et là, sur cette rive impossible, Tom s’est éveillé, il est né une seconde fois.

     « Tom. Un asticot entre le pouce et l’index, et le bruit du fleuve. TOM. Pour évoquer l’événement, il me faudrait des lettres grandes comme toi, Dieu. Je ne suis pas chrétien et peu au courant de cette religion, mais comment ne pas penser au baptême ! Tu as posé ta main invisible sur mon front sans apparence, tu as prononcé dans ta langue propre mon nom, tu m’as dit : « Tu es », et, pris dans l’ouragan de ta force créatrice, de cire je suis devenu fer. De molle certitude je suis devenu Vérité. Je croyais exister, je ne faisais que camper dans le voisinage de la citadelle. Je n’y avais pas encore ma place. Tu m’en as ouvert les portes, j’ai vu un siège marqué de mon nom et, transpercé d’une joie qu’aucune jouissance ne saurait approcher ni en légitimité ni en qualité, je m’y suis assis. JE SUIS.

 L'irrévérence de l'Eveil

Indications de lecture:

   


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