Textes philosophiques

Stephen Jourdain   le monde et l'âme


    "Le monde dit "extérieur" dont ma personne physique fait partie, n'est pas extérieur à mon "âme", cela est certain. il est dans mon âme (encore que ce dans ne soit pas satisfaisant). Si je ne disais que ça, l'on pourrait m'accuser d'idéalisme. Mais je dis aussi que le monde -l'arbre- est extérieur à ma personne physique, et je ne conteste pas la réalité de cette autre rive de moi-même. Je sais y être, mystérieusement, présent tout entier, absolument présent, comme je suis tout entier présent absolument présent en la rive "esprit". La seule différence, c'est que je suis cette dernière rive avant d'être l'autre, et que si de cette-là j'aperçois la rive "esprit", depuis la rive "esprit" toute autre rive, toute autre demeure de moi-même paraît impossible. en tant que je suis "mon âme", dans laquelle réside toute ma vie, tout le vivant de moi-même, le monde est en moi, en tant que je suis cette personne physique, dans laquelle réside toute le vivant de moi-même, le monde est hors de moi. Il faudrait préciser ce qu'est dans l'expérience, dans le vécu - qui est son seul pays- cette non-extériorité du monde à l'esprit. On s'attendrait à ce qu'elle produise une décoloration, une uniformisation, une dissolution du monde: il n'en est rien. Non seulement pour le moi qui respire, le monde acquiert une densité, un relief, une présence, une réalité inimaginables, et sans aucun signe d'estompement de la diversité, mais pour "l'âme", pour la personne intérieure, c'est presque le phénomène contraire de l'uniformisation et de la dissolution qui se produit: une sorte de chape pâle, présente dans l'extérieur depuis si longtemps que l'on avait fini par oublier quelle recouvrait quelque chose,se déchire comme un songe, et le ruissellement oubli est là, l'eau dont une sorte de terrible maladie avait fait perdre tout souvenir, et jusqu'au souvenir d'avoir soif, et dont  chaque moment, chaque goutte, chaque molécule - chaque paysage, chaque fraction du paysage, chaque fraction de chaque fraction du paysage - constitue outre une merveille, une joie desquelles la notion avait également cessé d'habiter l'esprit ...

    Le monde extérieur n'est pas une illusion. Quand cette conscience jaillit, tout ce qui était mirage et mensonge brûle, et seule demeure ce qui est vrai. Le monde demeure. L'illusion, c'est cette sorte de double mental du monde dont je parlais, c'est le rejet du monde hors de l'esprit, meurtre des paysages et agression contre l'être intérieur commis par le souci du "réalisme"».


Cahier d'éveil, I, Editions du Relié, p.137-138.


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