Textes philosophiques

Jules Lagneau  le jugement et l'idée


    L'acte de la connaissance c'est le jugement. Connaître ce n'est pas se représenter, c'est affirmer ou nier (on affirme dans les deux cas). Quand je dis : la rose est odorante, je ne me borne pas à affirmer qu'il y a entre ces deux termes un rapport vrai ; je détermine ce rapport ; je dis qu'il est vrai que la rose est odorante. Il en est de même lorsque je dis que tout corps qui tombe dans le vide parcourt successivement des espaces proportionnels aux carrés des temps de sa chute. C'est comme si je disais qu'il existe un rapport vrai entre les espaces parcourus successivement et les temps pendant lesquels ces espaces ont été parcourus. Si je dis que dans une alternative il est nécessaire qu'on choisisse, par exemple qu'un Européen ne peut être que français, anglais, allemand, russe, etc., j'affirme qu'il est vrai que si l'une de ces déterminations ne convient pas à l'Européen, une autre lui convient. Enfin si j'affirme qu'entre deux grandeurs il existe un rapport, j'affirme par là même que j'ai devant l'esprit des déterminations abstraites des choses entre lesquelles j'aperçois un rapport d'identité ou de non-identité, comme deux et deux font quatre, deux et deux ne font pas cinq. Il en est de même si je dis que Paris est la même ville que la capitale de la France. Tous ces exemples prouvent qu'au fond de tout jugement se trouve cette assertion : il est vrai que... Le jugement, acte de l'entendement, est donc l'acte par lequel nous affirmons quelque chose comme vrai, qu'il s'agisse d'affirmer qu'un objet possède une qualité ou qu'un fait se passe suivant une certaine loi, ou qu'une certaine idée ne peut être réalisée dans une chose en possédant deux déterminations contraires, et qu'elle possède nécessairement l'une des deux, ou enfin que le jugement consiste à affirmer que nous saisissons un rapport d'identité, d'égalité ou d'inégalité entre deux représentations, le jugement consiste toujours à affirmer quelque chose comme vrai.(...) Chaque terme du jugement en acte exprime un jugement en puissance. Quand je dis que la rose est odorante, les deux termes expriment : l'un, que la rose est une réalité, l'autre, que l'odeur est une réalité. On peut donc dire que les jugements portent sur des jugements résumés...

L'acte du jugement suppose donc avant lui l'acte de former des idées. Quand je dis que la rose est odorante, je ne conçois pas seulement le rapport des deux termes : rose et odorante, je conçois les idées de rose et d'odeur. Je juge que la rose et l'odeur existent, et je maintiens ces jugements sous le regard de mon esprit. (...) Le jugement forme l'idée ; mais dans tout jugement se trouve impliquée une conception, sur laquelle porte ce jugement. L'idée est donc la représentation inférieure, abstraite, sur laquelle le jugement porte, et qu'il réalise en l'analysant.

Célèbres leçons, P.U.F, 1950.

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