Textes philosophiques

Plotin    Le bonheur et la poursuite des objets


   « Si l'on avait raison d'admettre que le bonheur consistait à ne pas souffrir, à ne pas être malade, à éviter la malchance et les grandes infortunes, personne ne serait heureux avec un sort contraire. Mais si le bonheur est placé dans la possession du vrai bien, pourquoi l'oublier? Pourquoi, sans le prendre en considération, juger que l'homme heureux recherche des choses qui ne sont pas des éléments du bonheur. Un amas de biens véritables et d'objets nécessaires à la vie (et même non nécessaires) que vous appelez des biens, voilà le bien pour vous; il faudra alors chercher à se procurer ces choses. Mais si la fin des biens est une, s'il ne doit pas y avoir plusieurs fins (en ce cas on ne rechercherait plus une fin mais les fins), il faut prendre pour seule fin, la dernière, la plus précieuse, celle que l'âme s'efforce d'embrasser en elle seule. L'effort et la volonté de l'âme ne tendent pas à ne pas l'atteindre. Quant à ces objets qui n'existent pas dans la nature, mais qui passent seulement, la pensée les fuit et les écarte de son domaine; ou, si elle cherche à les retenir, son vrai désir tend à une réalité supérieure à l'âme dont la présence la remplit et la calme. Voilà la vie qu'elle veut réellement; et sa volonté n'est pas de posséder les objets nécessaires à la vie, si le mot volonté est pris en son sens propre et non en un sens abusif. Nous estimons sans doute à leur valeur la possession de ces objets ; en général, nous évitons les maux; mais notre volonté propre n'est pas de les éviter; elle est plutôt ne n'avoir pas besoin de les éviter. La preuve?  Supposez que nous possédons ces prétendus biens, par exemple la santé et l'absence de souffrance; qu'ont-ils alors d'attrayant? On n'inquiète peu de la santé, tant qu'elle est là, ou de l'absence de souffrances. Voilà donc des avantages qui, tant qu'on les possède, n'ont aucun attrait et n'ajoutent rien au bonheur. Ils s'en vont? Leurs contraires arrivent avec leur cortège de peines? Alors on les recherche. N'est-il donc pas raisonnable de dire qu'ils sont des choses nécessaires et non pas des biens? Il ne faut pas les compter comme des éléments de la fin des biens; même lorsqu'ils sont absents et que leurs contraires se présentent, il faut conserver cette fin sans la mélanger avec eux».

Les Ennéades I, 4, Belles-Lettres, p. 75-76.


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