Textes philosophiques

Paul Henri Dietrich d'Holbach   le philosophe et le mal


    On nous répète sans cesse que ceux qui ont professé la philosophie et qui se sont vantés d’être les interprètes de la raison, loin de donner aux hommes des exemples de vertus, se sont très souvent livrés à des vices honteux et n’ont paru quelquefois n’avoir secoué le joug des préjugés que pour se permettre sans scrupule les dérèglements les plus condamnables. Ces défauts doivent être imputés aux hommes et non à la philosophie ; un homme doué de pénétration et de génie peut être vicieux, mais ce n’est point dans l’habitude de penser que l’on doit chercher la cause de sa corruption ; c’est son tempérament, ce sont ses passions, ce sont les idées fausses, qu’il se fait du bonheur, qui le déterminent au mal ; c’est l’habitude qui lui fait tenir une conduite qu’il est bien plus qu’un autre forcé de condamner. Souvent un esprit juste peut se trouver joint à un cœur pervers, de même que souvent un cœur droit peut se trouver joint à un esprit faux ou borné. D’ailleurs, un homme éclairé sur un point peut s’aveugler sur les autres ; il sentira la force d’un principe mais les mauvais penchants de son cœur seront plus forts que ses spéculations. Cependant il en est plus sévèrement puni que tout autre ; les lumières de son esprit, qu’il se trouve obligé de combattre à chaque instant, portent à tout moment sur sa conduite un jour fatal propre à réveiller en lui la honte et le remords. L’homme instruit qui fait le mal a bien plus que le méchant ignorant des motifs pour se haïr lui-même ; il a beau se faire illusion, il a la conscience de sa mauvaise foi et rougit de ses égarements parce qu’il en connaît les suites nécessaires. Le Médecin habile saisi d’une maladie en connaît mieux le danger que celui qui n’est point versé dans la Médecine.

        Nous voyons souvent des hommes corrompus se détromper des préjugés religieux dont leur esprit a senti la futilité, en conclure très imprudemment que la morale n’a point de fondements plus réels que la religion ; ils s’imaginent que celle-ci une fois bannie, il n’existe plus de devoirs pour eux, et qu’ils peuvent dès lors se livrer à toutes sortes d’excès. Si nous remontons à la source de la prétendue philosophie de ces mauvais raisonneurs, nous ne les trouverons point animés d’un amour sincère pour la vérité ; ce n’est point des maux sans nombre que la superstition fait à l’espèce humaine dont nous les verrons touchés ; nous verrons qu’ils se sont trouvés gênés des entraves importunes que la religion, quelquefois d’accord avec la raison, mettait à leurs dérèglements. Ainsi c’est leur perversité naturelle qui les rend ennemis de la religion, ils n’y renoncent que lorsqu’elle est raisonnable, c’est la vertu qu’ils haïssent encore bien plus que l’erreur ou l’absurdité ; la superstition leur déplaît non par sa fausseté, non par ses conséquences fâcheuses mais par les obstacles qu’elle oppose à leurs passions, par les menaces dont elle se sert pour les effrayer, par les fantômes qu’elle emploie pour les forcer d’être vertueux. Des hommes de cette trempe deviennent irréligieux sans avoir ni le cœur assez libre ni l’esprit assez éclairé pour devenir des philosophes ; ils renoncent au mensonge sans s’attacher à la vérité, à la morale, au bon sens, à la raison, qui s’opposeraient encore bien plus à leurs excès et qui, dûment examinés, leur fourniraient des motifs plus réels, plus solides, plus sûrs, pour résister à leurs penchants déréglés.

 Essai sur les préjugés , 1770.

Indications de lecture:

   


Bienvenue| Cours de philosophie| Suivi des classes| Textes philosophiques| Liens sur la philosophie| Nos travaux| Informations
 philosophie.spiritualite@gmail.com