Textes philosophiques

Jean Pierre Dupuy    Hiroshima dessine notre futur atomique


       Avec Hiroshima et Nagasaki, il y a soixante ans, l'humanité a perdu définitivement son innocence préatomique. La toute-puissance négative de la bombe s'impose aujourd'hui comme une fatalité dans un monde menaçant. Ainsi, l'apocalypse nucléaire est inscrite dans l'avenir, mais à un aléa près. Grâce à cet incertain, et si nous prenons garde à ne pas nous approcher trop près du gouffre, nous pouvons espérer que le destin nous oublie.

LA RECHERCHE : Les 6 et 9 août 1945, deux bombes nucléaires semaient mort et destruction à Hiroshima et à Nagasaki. Cet anniversaire suscite peu d'émotion, excepté au Japon. Rien à voir avec la remémoration poignante des cérémonies commémoratives de la libération des camps nazis, un peu plus tôt en 2005. Or, selon vous, les deux événements ne sont pas sans rapport l'un avec l'autre...

JEAN-PIERRE DUPUY : Dans l'un et l'autre cas, le mal s'est en quelque sorte naturalisé. Je reprends ici la thèse de Hannah Arendt, qui lui a valu d'être mise au ban de la communauté juive, mais qui à mon sens a été mal comprise : lorsque le mal moral dépasse un seuil critique, à Auschwitz comme à Hiroshima, les catégories qui nous servent habituellement à juger de tels actes volent en éclats. L'événement est alors ressenti comme une atteinte à l'ordre naturel du cosmos. Soit une shoah, ce mot hébreu qui signifie catastrophe naturelle. En visite à Hiroshima en 1958, le philosophe allemand Günther Anders notait à la suite de ses conversations avec les survivants : « De la catastrophe, ils parlent constamment comme d'un tremblement de terre, comme d'un tsunami ou d'un astéroïde . »

Et pourtant, Auschwitz représente le mal intentionnel absolu. Hiroshima, au contraire, n'est-il pas perçu comme un mal nécessaire, qui aura sauvé la vie à des centaines de milliers d'Américains, mais également de Japonais promis à une mort certaine si la guerre avait continué ?

JEAN-PIERRE DUPUY : C'est en tout cas ce que propose la thèse officielle, encore aujourd'hui tenue pour vraie par 90 % d'Américains . Elle est cependant battue en brèche par deux écoles historiques américaines, s'opposant pour partie l'une à l'autre : selon elles, la bombe n'était ni nécessaire ni suffisante pour obtenir la reddition du Japon.

    La première thèse, dite « révisionniste » (au sens de la révision de la thèse officielle), a été développée par l'historien Gar Alperovitz . La bombe, dit-il, n'était pas nécessaire car le Japon, exsangue, était prêt à se rendre. Pour qu'il passe aux actes, il aurait suffi de deux conditions : garantir aux Japonais que l'on ne toucherait pas à la vie et à la fonction de l'empereur ; encourager Staline à déclarer la guerre au Japon.

    Or, lors de la conférence de Potsdam qui commence le 17 juillet 1945, Truman refuse sciemment la première condition et décide de prendre les Soviétiques de vitesse en lâchant la bombe avant qu'ils entrent en action. Voulait-il utiliser l'arme atomique, de toute façon ? La veille, le 16 juillet, l'essai d'Alamogordo au Nouveau-Mexique s'était révélé concluant. La bombe était prête à l'emploi. Alperovitz conclut : les Américains ont poussé les feux nucléaires, non pas, prétendument, pour obliger le Japon à se rendre au moindre mal, mais pour impressionner les Russes. Une mise en jambes pour la guerre froide et une abomination éthique : les Japonais ont été ravalés au rang de cobayes.

   D'autres historiens estiment au contraire que la bombe n'était pas suffisante pour obtenir la reddition. À tel point qu'un troisième engin aurait pu être lancé !

JEAN-PIERRE DUPUY : Ce point est détaillé par Barton J. Bernstein dans sa « nouvelle synthèse » . L'argumentation de cet historien se fonde sur cette mystique de la destruction mutuelle absolue, où l'honneur est du côté du meurtre, pratiquée par les militaristes japonais (cela nous rappelle aussi nos modernes kamikazes de New York, Madrid ou Londres). Au lendemain de Nagasaki, le chef de la marine nippone propose à son empereur le lancement d'« attaques spéciales » au prix affiché de 20 millions de morts. À ce compte, nous dit Bernstein, une ou deux bombes ne sauraient suffire. Les Américains en étaient à ce point persuadés, affirme-t-il, qu'ils étaient prêts à lancer un troisième engin et qu'ils ont été les premiers surpris par la reddition du 14 août ! Laquelle, selon Bernstein, est le fait du hasard et de retournements d'alliances au plus haut niveau du pouvoir japonais, encore mal connus des historiens.

Mais Bernstein va plus loin dans l'analyse. Des six options guerrières à la disposition des Américains pour obtenir la reddition japonaise sans invasion de l'archipel, cinq ont été dûment soupesées, combinées, analysées puis rejetées par Truman et ses conseillers : poursuite des bombardements et du blocus ; négociations officieuses avec l'ennemi ; modification des termes de la reddition ; entrée en guerre des Russes ; largage nucléaire de « démonstration ». La sixième option, elle, n'a pas été discutée un seul instant. Elle était. C'est l'option de la bombe. Son utilisation à Hiroshima et à Nagasaki était inscrite dans son existence même. D'un point de vue éthique, les conclusions de Bernstein sont plus terribles encore que celles d'Alperovitz : lancer la bombe atomique, la décision peut-être la plus grave de l'histoire moderne, n'aura même pas été une décision...

 Günther Anders développe, à propos d'Hiroshima, le concept d'aveuglement face à l'apocalypse. Que veut-il exprimer ?

JEAN-PIERRE DUPUY : La question posée par ce philosophe aux travaux encore malheureusement méconnus, premier mari de Hannah Arendt, est la suivante : comment se fait-il que nous ne voyions pas le mal lié à Hiroshima ou à toute autre grande catastrophe morale, passée ou à venir ? Deux raisons à cela, selon lui. La première est illustrée par l'attitude de Truman décidant, sans la peser, de la sixième option : à partir d'un certain seuil de puissance destructrice, raisonner en termes de fins et de moyens n'a plus aucun sens. Par conséquent, nous devenons incapables de nous représenter ce que nous sommes capables de faire. En 1961, Arendt reprenait cette idée à Anders et l'appliquait au cas Eichmann.

    La seconde raison tient à la division du travail et au phénomène d'aliénation décrits par les marxistes : chacun fait son travail sans en voir les conséquences. Aveuglement, donc. Anders poursuit : cette cécité est irréversible car nous avons perdu notre innocence préatomique. Le 6 août 1945, une porte a été ouverte. Elle ne se refermera plus.

Sommes-nous de ce fait condamnés à subir de futures catastrophes nucléaires, inéluctables répliques d'Hiroshima et de Nagasaki, comme autant de répliques de tremblements de terre ?

JEAN-PIERRE DUPUY : L'humanité, explique Anders, est devenue capable de se détruire elle-même et rien ne fera jamais qu'elle perde cette toute-puissance négative. Même et surtout en cas de désarmement généralisé qui, paradoxalement, accroîtrait la menace ! Car nous devons ici prendre en compte une situation particulière, constitutive de notre réel depuis plus de cinquante ans : la dissuasion nucléaire. L'acronyme anglais - MAD, pour Mutually Assured Destruction [destruction mutuelle garantie, NDLR] - exprime le fait avec clarté et humour noir.

     En quoi MAD est-elle plus périlleuse sans armes plutôt qu'avec ? Partons du principe que le savoir-faire atomique ne peut se perdre. En cas de désarmement, il faudrait pouvoir dissuader les autres de se réarmer. Mais comment faire, alors que vous n'avez plus vous-même d'arme nucléaire ? Le risque est sérieux de voir l'un des pays se lancer vers une course solitaire au réarmement, et au final, à la frappe préventive destinée à empêcher l'adversaire de l'imiter... C'est ainsi qu'à la fin des années 1940, des personnalités aussi prestigieuses que Bertrand Russell et John von Neumann étaient partisans d'une pre-emptive strike [frappe préemptive, NDLR] destinée à empêcher les Soviétiques de se doter de l'arme nucléaire. Von Neumann, inventeur de la théorie des jeux, n'avait pas compris qu'en situation MAD le jeu à deux est plus stable que le jeu à un seul acteur...

Les partisans de MAD disent qu'elle nous a sauvés de l'holocauste nucléaire...

JEAN-PIERRE DUPUY : Évidemment, c'est parfaitement absurde du point de vue de la logique : si nous avons tous deux des armes, nous évitons de les employer l'un contre l'autre mais si nous n'en avons pas, il n'y a pas de risque de bataille ! On comprend bien, cependant, ce que cela veut dire. Une fois que la bombe est là, considérée comme un fait de nature, sa simple existence empêche la guerre atomique.

     Or, la menace à laquelle MAD est censée apporter une réponse n'a rien perdu de son actualité : Robert McNamara, ancien secrétaire d'État à la Défense, ne prévient-il pas, dans un texte récent, lugubrement intitulé « Apocalypse Soon », que la probabilité d'une frappe nucléaire touchant les États-Unis d'ici dix ans est supérieure à 50 % ? McNamara ajoute, comme en écho à la thèse de Bernstein : « La combinaison de la nature faillible de l'être humain et des armes atomiques conduira à leur emploi. »

MAD, soulignez-vous, n'est pas une doctrine. C'est une situation que vivent les sociétés nucléaires depuis la fin des années 1950. Comment ce réel est-il structuré ?

JEAN-PIERRE DUPUY : Il y a une scène fétiche des films de John Woo où deux grimaçants personnages suintant la haine pointent l'un sur l'autre, en parfaite symétrie, leurs Magnum qui les débarrasseront à jamais de leur double obsédant. Anéantissement mutuel ou improbable trêve fondée sur la dissuasion réciproque, c'est tout MAD. Elle nécessite deux partenaires à la fois vulnérables et invulnérables. Vulnérables puisqu'ils peuvent mourir de l'agression d'un autre. Invulnérables car ils ne mourront pas avant d'avoir fait mourir leur agresseur, ce dont ils seront toujours capables quelle que soit la puissance de la frappe qui les fait s'effondrer.

     Ajoutons ce qui paraît une évidence : il faut qu'il y ait une relation d'hostilité entre les deux acteurs. Aujourd'hui, MAD structure les relations entre l'Inde et le Pakistan, pourrait se mettre en place entre Israël et l'Iran, et, plus tard, entre les États-Unis et la Chine. Cette structure est à la fois rationnelle et folle, abstraite tout autant qu'ancrée dans la réalité. Question : pouvons-nous l'évaluer, à la fois au regard de la prudence (c'est-à-dire de son efficacité à atteindre son objectif, la dissuasion) et à celui des normes éthiques ? C'est là que les ennuis commencent...

Répondre à cette question revient, dites-vous, à être confronté à une série de paradoxes...

JEAN-PIERRE DUPUY : Il est rationnel de menacer l'ennemi de représailles nucléaires mais il n'est pas rationnel de mettre sa menace à exécution. Or, s'il n'est pas rationnel de mettre une menace à exécution, la menace elle-même n'est pas rationnelle. C'est le premier paradoxe de MAD. Il se double d'un autre, l'autoréfutation : pour être efficace, estime-t-on, la dissuasion nucléaire doit être absolument efficace. En effet, un échec ne saurait être admis, puisque la première bombe lancée serait la bombe de trop. Mais si la dissuasion nucléaire est absolument efficace, alors elle n'est pas efficace. Question, cette fois-ci, de crédibilité : sans échec sanctionné, la dissuasion perd toute efficacité puisque l'effet de démonstration est nul.

     Évoquons enfin le paradoxe moral lié à MAD qui a été développé par le philosophe américain Gregory Kavka. Il se fonde sur le fait que la dissuasion revient à former une intention : il est bien de former l'intention de provoquer la mort de millions de gens (puisque c'est cette intention même qui évitera le passage à l'acte) ; par ailleurs, il est mal de provoquer la mort de millions de gens. On aboutit alors à une contradiction si l'on tient compte du principe suivant, très profondément enraciné dans nos morales traditionnelles : il est mal de former l'intention de tuer des millions de gens s'il est mal d'en tuer des millions.

Y a-t-il une solution ?

JEAN-PIERRE DUPUY : Les plus grands philosophes de langue anglaise y ont travaillé activement, reformulant la dissuasion nucléaire en termes de menace existentielle. Puisque l'intention est non rationnelle, inefficace et immorale, passons-nous-en ! La simple existence d'arsenaux nucléaires constituant une structure de vulnérabilité mutuelle suffit, selon cette thèse, à rendre les partenaires infiniment prudents. Après tout, on ne s'amuse pas à taquiner un tigre, et il s'agit là de se tenir à carreau, histoire que le destin nous oublie... La bombe atomique devient alors un destin, une fatalité pour chacun des acteurs. Point fondamental, le déclenchement accidentel d'un processus d'escalade devenant incontrôlable fait partie de l'équation. Et c'est cet incertain, cet accident, cet aléa, rétablissant tout à la fois la crédibilité et la stabilité de la menace, donc son pouvoir dissuasif, qui - peut-être - nous tirera d'affaire.

L'apocalypse nucléaire serait-elle donc évitable ?

JEAN-PIERRE DUPUY : L'apocalypse est comme inscrite dans l'avenir mais sa probabilité d'occurrence est extrêmement faible, un epsilon. Résumons en une formule : c'est bien parce qu'il y a une probabilité E que la dissuasion échoue que cette dernière peut fonctionner avec une probabilité 1 - E. Cela rappelle le principe d'indétermination de la mécanique quantique, la superposition de deux états, l'un qui est l'occurrence accidentelle et fatale de la catastrophe, l'autre qui est sa non-occurrence. L'ouverture résulte pour nous de ce que le destin a le statut d'un accident, d'une erreur qu'il nous est loisible de ne pas commettre. Nous savons désormais que nous sommes embarqués avec, à notre bord, une bombe à retardement. Il ne tient qu'à nous que son explosion, inscrite comme une fatalité peu probable, ne se produise pas. Nous sommes condamnés à la vigilance permanente.

Propos recueillis par Aline Richard  Pour La Recherche.

Indications de lecture:

    L'auteur est connu pour son livre : Pour un Catastrophisme éclairé.


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