Textes philosophiques

Proudhon       sur le matérialisme


     "D'autres alors se sont présentés, qui ont soutenu que la matière seule existe, et que c'est l'esprit qui est une abstraction. Rien n'est vrai, ont-ils dit, rien n'est réel hors de la nature ; rien n'existe que ce que nous pouvons voir, toucher, compter, peser, mesurer, transformer ; rien n'existe que les corps et leurs infinies modifications. Nous sommes nous-mêmes corps, corps organisés et vivants ; ce que nous appelons âme, esprit, conscience, ou moi, n'est qu'une entité servant à représenter l'harmonie de cet organisme. C'est l'objet qui par le mouvement inhérent à la matière engendre le sujet : la pensée est une modification de la matière ; l'intelligence, la volonté, la vertu, le progrès, ne sont que des déterminations d'un certain ordre, des attributs de la matière, dont l'essence, au reste nous est inconnue.

    Mais, réplique le sens commun, si satanas in seipsum divisus est, quomodo stabit ?     L'hypothèse matérialiste présente une double impossibilité. Si le moi n'est autre chose que le résultat de l'organisation du non-moi ; si l'homme est le point culminant, le chef de la nature ; s'il est la nature même élevée à sa plus haute puissance, comment a-t-il la faculté de contredire la nature, de la tourmenter et de la refaire ? Comment expliquer cette réaction de la nature sur elle-même, réaction qui produit l'industrie, les sciences, les arts, tout un monde hors nature, et qui a pour unique fin de vaincre la nature? Comment ramener enfin, à des modifications matérielles, ce qui, d'après le témoignage de nos sens, auquel seul les matérialistes ajoutent foi, se produit en dehors des lois de la matière ?

    D'autre part, si l'homme n'est que la matière organisée, sa pensée est la réflexion de la nature : comment alors la matière, comment la nature se connaît-elle si mal ? D'où viennent la religion, la philosophie, le doute ? Quoi! La matière est tout, l'esprit rien : et quand cette matière est arrivée à sa plus haute manifestation, à son évolution suprême quand elle s'est faite homme, enfin, elle ne se connaît plus ; elle perd la mémoire de soi ; elle s'égare, et ne marche qu'à l'aide de l'expérience, comme si elle n'était pas la matière, c'est-à-dire l'expérience même ! Quelle est donc cette nature oublieuse d'elle-même, qui a besoin d'apprendre à se connaître dès qu'elle atteint à la plénitude de son être, qui ne devient intelligente que pour s'ignorer, et qui perd son infaillibilité à l'instant précis où elle acquiert la raison ?"

 

Système des contradictions économiques, 1846, Chapitre X

 

 


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