Textes philosophiques

Teilhard de Chardin      un monde qui converge


    Lorsque, sous l'échec répété de nos tentatives pour briser le cercle qui sur nous se resserre, l'évidence se fait enfin jour dans nos esprits que les forces de rapprochement qui nous assiègent pourraient bien n'être pas un accident temporaire, mais l'indice et l'esquisse d'un régime permanent en train de s'établir pour toujours dans le monde où nous vivons, une crainte réellement « mortelle » tend à s'emparer de nous : crainte de perdre, au cours de la transformation qui s'annonce, la précieuse étincelle de pensée, si péniblement allumée après des millions d'années d'effort, - notre petit « moi ». La peur essentielle de l'élément réfléchi en face d'un Tout, en apparence aveugle, dont les nappes immenses se reploient sur lui comme pour le ré-absorber tout vivant... N'aurions-nous donc émergé, non seulement dans la conscience, mais (comme dit Lachelier) dans la conscience de conscience, que pour sombrer aussitôt dans une plus noire inconscience ? - comme si la Vie, après nous avoir portés à bout de bras jusqu'à la lumière, se laissait retomber en arrière, épuisée? A première vue, cette idée, pessimiste et déprimante, d'un déclin ou sénescence de l'Esprit par ankylose générale de la masse humaine, n'est pas sans quelque apparence de vérité. Les premiers effets, nettement asservissants, du travail dans les usines; - les premières formes, brutales et concentrationnaires, prises par l'étatisation politique ; - l'exemple redoutable (d'autant plus redoutable que mal compris 1 ...) des Fourmis ou des Termites : tous ces symptômes impressionnants justifient, jusqu'à un certain point, le geste instinctif d'appréhension et de recul qui, en présence de la totalisation inexorablement montante de la Noosphère, rejette désespérément, sous nos yeux, tant d'êtres humains vers des formes d'individualisme et de nationalisme désormais périmées. Mais c'est ici précisément que, pour discerner la véritable signification de ce qui se passe, il devient essentiel de procéder scientifiquement, c'est-à-dire, en l'occurrence, de replacer sur une trajectoire aussi ample que possible l'élément de courbe, particulièrement critique, que nous vivons en ce moment. Prenons donc de la distance et de la hauteur. Et, pour cela, remettons-nous dans la perspective d'un Univers en voie d'enroulement. De ce point de vue (qui ne nous a encore jamais trompés au cours de cette enquête) ne saute-t-il pas aux yeux que nos craintes de « déshumanisation par planétisation » sont exagérées : puisque cette planétisation, qui nous effraie tant, n'est pas autre chose (à la juger par ses effets) que la continuation authentique et directe du processus évolutif dont le type zoologique humain est historiquement sorti ?

      Nous l'observions, il n'y a qu'un instant: la compression physico-sociale à laquelle nous nous trouvons soumis a pour résultat final d'échauffer psychiquement la masse humaine. Eh bien, pas besoin d'autres preuves (si l'on a compris ce qui précède) pour être sûrs que la forme de supergroupement, vers laquelle nous force la suite du mouvement de Civilisation, loin de représenter l'un quelconque de ces agrégats matériels (« pseudocomplexes ») où les libertés élémentaires se neutralisent par effets de grands nombres ou bien se mécanisent par répétition géométrique, appartient au contraire à l'espèce des « eu-complexes » (cf. Chap I) où l'arrangement, parce que et en tant que générateur de conscience se classe ipso facto comme de nature et de valeur biologiques. En fait, dans le courant de totalisation qui semble, en ce moment, vouloir nous arracher à nous-mêmes et nous décentrer, c'est tout simplement (si l'on y prend garde) l'éternel jeu qui recommence - toujours le même, bien que sur un plan supérieur d'une « corpusculisation » vitalisante qui, après avoir paru culminer dans la réalisation du grain de conscience réfléchie, se met en devoir maintenant de grouper, de synthétiser, ces grains de pensée entre eux. Après l'Homme, l'Humanité... Mouvement ébauché, nous le savons, depuis les Préhominiens; mouvement poursuivi sous une forme subtilement et secrètement enveloppante, tout au long de la croissance de l'Homo sapiens; mais mouvement qui entre aujourd'hui seulement, et pour une raison bien définissable, dans sa phase critique d'encerclement. Reprenons en effet la comparaison par laquelle cf. Chap. IV, p.118) nous ouvrions l'étude, de la Noosphère : l'onde d'hominisation se propageant du pôle Nord au pôle Sud, à l'intérieur d'un globe symbolique. La moderne crise d'Individuation, dans ce schéme, correspond à l'arrivée de l'onde à l'équateur : optimum d'écart, c'est-à-dire d'indépendance, entre des éléments hautement différenciés au cours du jeu expansionnel de la Civilisation ; - mais position d'équilibre instable, aussi, où, sur une Terre démographiquement saturée, le moindre accroissement de serrage entre molécules humaines fortement chargées devait amener le renversement dont nous sommes à la fois les acteurs, les sujets, et les témoins : le changement d'hémisphère, - l'Univers qui brusquement se referme comme une coupole au-dessus de nos têtes, - le passage de la Dilatation à la Compression. 1 . C'est.à-dire sans tenir compte de la différence radicale séparant les psychismes « mécanisables » des Insectes du psychisme « unanimisable » humain. En vérité, si jadis la conscience humaine a pu être bouleversée par la simple découverte d'un nouveau continent, que dire de la révolution en train de s'opérer dans nos esprits par suite de l'apparition (heureusement graduelle, et comme ménagée) de l'extraordinaire domaine où, sous l'action irrésistible d'un Monde même qui se referme, nous nous trouvons contraints d'entrer et d'avancer. – Comme un médecin penché sur son patient, nous nous demandons souvent pourquoi ce mélange encore inconnu d'anxiétés et d'espérances qui, partout autour de nous, est en train d'agiter les individus et les peuples.

      La cause ultime du malaise ne serait-elle pas à chercher, précisément, dans le changement de courbure qui, d'un Univers où la divergence (et donc l'espacement) des lignes semblait encore. tenir la première place, nous fait soudainement passer dans un autre type d'Univers, rapidement confluant sur lui-même avec le Temps 1 . Transformation radicale de structure et de climat, affectant et remaniant d'un seul coup la totalité de notre vision et de notre action. Depuis le XVIe siècle, l'Homme avait successivement compris que le Cosmos où il se trouve placé était en mouvement; - et que ce mouvement consistait surtout en un arrangement orienté vers la Plus-Vie. Maintenant seulement, par un troisième pas (le plus périlleux de tous), il commence à s'apercevoir que la cosmogenèse, ainsi définie, non seulement se poursuit, mais tend à se boucler, bien plus vite qu'on eût pensé, au-dessus de sa tête. Et, en ce moment décisif où, pour la première fois, il prend (lui, l'Homme) scientifiquement conscience de la forme générale de son avenir terrestre, ce dont il a le plus immédiatement besoin, peut-être, c'est de s'assurer, pour de fortes raisons expérimentales, que l'espèce de dôme (ou de cône) temporo-spatial où son destin l'engage n'est pas une impasse où le flot de la Vie terrestre va s'écraser et s'étouffer sur lui-même; - mais que ce fuseau cosmique correspond, au contraire, au rassemblement sur soi d'une puissance destinée à trouver, dans l'ardeur même dégagée par sa convergence, la force suffisante pour percer toutes limites en avant, - quelles qu'elles soient.

La place de l'homme dans la nature, dernier chapitre t. 8, 4 aout 1949.

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