Texte philosophique :

Pierre Clastres         le désir de la soumission est-il acquis?


       « Comment ça commence ? La Boétie n’en sait rien. Comment ça continue ? C’est que les hommes désirent qu’il en soit ainsi, répond La Boétie. On n’est guère avancé : l’objection est aisée. Voire. Car l’enjeu, discrètement mais clairement fixé par La Boétie, est anthropologique. Il s’agit de la nature humaine, telle qu’à son propos se pose en somme la question : le désir de soumission est-il inné ou acquis ? Préexistait-il au malencontre qui lui aurait permis de se réaliser ? Ou bien doit-il plutôt son émergence ex nihilo à l’occasion du malencontre, telle une mutation létale rebelle à toute explication ? Interrogations moins académiques qu’il n’y paraît, comme nous porte à le penser l’exemple des sociétés primitives. Il est en effet une troisième question que l’auteur du Discours ne pouvait pas se poser, mais que l’ethnologie contemporaine est en mesure de formuler : comment les sociétés primitives fonctionnent-elles pour empêcher l’inégalité, la division, la relation de pouvoir ? Comment parviennent-elles à conjurer le malencontre ? Comment font-elles pour que ça ne commence pas ? Car, répétons-le, si les sociétés primitives sont des sociétés sans Etat, c’est non point par incapacité congénitale à atteindre l’âge adulte que marquerait la présence de l’Etat, mais bien par refus de cette institution. Elles ignorent l’Etat parce qu’elles n’en veulent pas, la tribu maintient dans la disjonction chefferie et pouvoir parce qu’elle ne veut pas que le chef en devienne le détenteur, elle refuse que le chef soit le chef. Sociétés du refus d’obéissance : telles sont les sociétés primitives. Et gardons-nous ici également de toute référence à la psychologie : le refus de la relation de pouvoir, le refus d’obéir, ne sont nullement, comme le crurent missionnaires et voyageurs, un trait de caractère des Sauvages, mais l’effet, au niveau individuel, du fonctionnement des machines sociales, le résultat d’une action et d’une décision collectives. Il n’est d’autre part nul besoin d’invoquer, pour rendre compte de ce refus de la relation de pouvoir, une connaissance préalable de l’Etat par les sociétés primitives : elles auraient fait l’expérience de la division entre dominants et dominés, auraient éprouvé le néfaste et l’inacceptable d’une telle division et auraient alors fait retour à la situation antérieure à la division, au temps d’avant le malencontre. Semblable hypothèse renvoie à l’affirmation de l’éternité de l’Etat et de la division de la société selon la relation de commandement-obéissance. Fort peu innocente en ce qu’elle tend à légitimer la division de la société en voulant déceler dans le fait de la division une structure de la société comme telle, cette conception se trouverait au demeurant infirmée par les enseignements de l’histoire et de l’ethnologie. Elles ne nous offrent en effet aucun exemple d’une société à Etat qui serait redevenue société sans Etat, société primitive. Il semble bien, au contraire, qu’il y ait là un point de non-retour sitôt qu’il est franchi, et qu’un tel passage se fasse seulement à sens unique : du non-Etat vers l’Etat, jamais dans l’autre sens. L’espace et le temps, telle aire culturelle ou telle période de notre histoire proposent le spectacle permanent de la décadence et de la dégradation en lesquelles s’engagent les grands appareils étatiques : l’Etat peut bien s’écrouler, se démultiplier ici en seigneuries féodales, se diviser ailleurs en chefferies locales, jamais ne s’abolit la relation de pouvoir, jamais ne se résorbe la division essentielle de la société, jamais ne s’accomplit le retour du moment pré-étatique. Irrésistible, abattue mais non anéantie, la puissance de l’Etat finit toujours par se réaffirmer, que ce soit en Occident après la chute de l’Empire romain, ou dans les Andes sud-américaines, champ millénaire d’apparitions et de disparitions d’Etats dont l’ultime figure fut l’empire des Incas. Pourquoi la mort de l’Etat est-elle toujours incomplète, pourquoi n’entraîne-t-elle pas la réinstitution de l’être non divisé de la société ? Pourquoi, réduite et affaiblie, la relation de pouvoir n’en continue-t-elle pas moins à s’exercer ? Serait-ce que l’homme nouveau, engendré dans la division de la société et reproduit avec elle, est un homme définitif, immortel, inapte irrévocablement à tout retour à l’en deçà de la division ? Désir de soumission, refus d’obéissance : société à Etat, société sans Etat. Les sociétés primitives refusent la relation de pouvoir en empêchant le désir de soumission de se réaliser. On ne saurait trop rappeler en effet, à la suite de La Boétie, ce qui devrait n’être que des truismes : d’abord le pouvoir existe seulement dans son exercice effectif ; ensuite, le désir de pouvoir ne trouve à se réaliser que s’il parvient à susciter l’écho favorable de son nécessaire complément, le désir de soumission. Pas de désir réalisable de commander sans désir corrélatif d’obéir.

           Nous disons que les sociétés primitives, en tant que sociétés sans division, ferment au désir de pouvoir et au désir de soumission toute possibilité de se réaliser. Machines sociales habitées par la volonté de persévérer en leur être non divisé, les sociétés primitives s’instituent comme lieux de répression du mauvais désir. Aucune chance ne lui est laissée : les Sauvages ne veulent pas de ça. Ce désir, ils l’estiment mauvais car le laisser se réaliser conduirait du même coup à admettre l’innovation sociale par l’acceptation de la division entre dominants et dominés, par la reconnaissance de l’inégalité entre maîtres du pouvoir et assujettis au pouvoir. Pour que les relations entre hommes se maintiennent comme relations de liberté entre égaux, il faut empêcher l’inégalité, il faut empêcher qu’éclose le mauvais désir biface qui hante peut- être toute société et tout individu de chaque société. À l’immanence du désir de pouvoir et du désir de soumission – et non pas du pouvoir lui-même, de la soumission elle-même – les sociétés primitives opposent le il faut et il ne faut pas de leur loi : il faut ne rien changer à notre être indivisé, il ne faut pas laisser se réaliser le mauvais désir. On voit bien maintenant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’expérience de l’Etat pour le refuser, d’avoir connu le malencontre pour le conjurer, d’avoir perdu la liberté pour la revendiquer. … Malencontre : quelque chose se produit, qui empêche la société de maintenir dans l’immanence désir de pouvoir et désir de soumission. Ils émergent à la réalité de l’exercice, dans l’être divisé d’une société composée désormais d’inégaux. Tout comme les sociétés primitives qui sont conservatrices parce qu’elles désirent conserver leur être-pour-la-liberté, les sociétés divisées ne se laissent pas changer, le désir de pouvoir et la volonté de servitude n’en finissent pas de se réaliser. »

« Liberté, Malencontre, Innommable », in Etienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, Paris, Editions Payot, (1976) 2002, p. 255-260.

Indications de lecture:

Cf. la leçon La société face au pouvoir.

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