Textes philosophiques

F. Nietzsche     contre la morale chrétienne


   M'a-t-on compris ? Ce qui me délimite, ce qui m'isole de tout le reste de l'humanité c'est d'avoir éventé la morale chrétienne. C'est ce qui m'a donné le besoin d'un mot qui contient un défi pour tous. N'avoir pas ouvert les yeux plus tôt c'est la pire malpropreté que l'humanité ait sur la conscience ; j'y vois un aveuglement voulu au point de devenir une seconde nature, une volonté systématique d'ignorer tout fait, toute cause et toute réalité, un faux monnayage qui va jusqu'au crime en matière de psychologie. L'aveuglement en face du christianisme c'est le crime par excellence, c'est le crime contre la vie... Les milliardaires, les peuples, les premiers et les derniers, les philosophes, les vieilles femmes, tous se valent sur ce point. Le chrétien a été jusqu'ici l' « être moral » par excellence, une curiosité sans pareille ; en tant qu' « être moral » il est resté plus absurde, plus mensonger, plus vain, plus frivole et s'est plus nuit à lui-même que ne pourrait l'imaginer le plus grand contempteur de l'humanité. La morale chrétienne c'est la pire forme de la volonté de mentir, c'est la vraie Circé de l'humanité : c'est ce qui l'a corrompue. Ce n'est pas l'erreur en elle-même qui m'effraie, ce n'est pas l'absence de « bonne volonté » qui dure depuis des milliers d'années, et ce n'est pas non plus le manque de discipline, de décence et de bravoure dans les choses de l'esprit qui se trahit dans la victoire de cette morale, c'est le manque de naturel, c'est la monstruosité d'une situation qui baptise morale et fait jouir des honneurs suprême la contre-nature elle-même et la suspend au-dessus de l'humanité comme une loi, comme un impératif catégorique !... Se méprendre à ce point... pas un seul, pas un peuple, mais toute l'humanité ! ... On a enseigné le mépris des premiers instincts de la vie ; on a forgé à coups de mensonges une âme et un esprit pour faire périr le corps ; on a enseigné à voir une souillure dans le principe de la vie, dans les rapports sexuels ; on a cherché le principe du mal dans la plus profonde nécessité du développement, dans le sévère amour de soi (le mot est déjà injurieux), et on a voulu voir, par contre, dans les symptômes caractéristiques de la décadence, dans la brimade de l'instinct, dans le « désintéressement », dans la perte du point d'appui, dans l' « oubli de soi » et l' « amour du prochain » la valeur suprême de l'homme, que dis-je ? la valeur en soi !... Eh quoi ! l'humanité serait-elle elle-même en décadence ? l'aurait-elle toujours été ? Ce qu'il y a de sûr c'est qu'on ne lui a enseigné en fait de valeurs supérieures que des valeurs de décadence. La morale de l'oubli de soi est une morale de décadence par excellence, c'est la constatation'« Je suis en train de périr » traduite par l'impératif « II faut que vous périssiez tous », et pas seulement par l'impératif ! ... Cette morale du renoncement, la seule qu'on ait enseignée jusqu'ici, trahit la volonté de mourir, elle nie la vie dans ses racines les plus profondes. Il nous reste une seule possibilité: que ce ne soit pas l'humanité qui soit en dégénérescence, mais seulement cette race parasite des prêtres qui s'est élevée par ses mensonges au rang d'arbitre des valeurs et qui a trouvé dans la morale chrétienne l'instrument de son ascension... car je suis bien d'avis que tous les maîtres et les meneurs de l'humanité, tous théologiens les uns comme les autres, étaient tous aussi décadents. C'est ce qui explique qu'ils aient détrôné les vraies valeurs pour les remplacer par des valeurs de mort, c'est ce qui explique la morale... Définition de la morale: une idiosyncrasie de décadents guidés par l'intention cachée de se venger de la vie, intention d'ailleurs couronnée de succès. J'attache de l'importance à cette définition.

Ecce homo, pourquoi je suis une fatalité

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