Textes philosophiques

Normand Baillargeon      l'argumentum ad hominem


    Cette expression latine signifie littéralement :  «argument contre la personne» et désigne un des paralogismes les plus répandus et les plus efficaces. Heureusement il est aussi, comme on va le voir, un des plus faciles à identifier.

   L´argumentum ad hominem (ou plus brièvement l´ad hominem) consiste à s´en prendre à la personne qui énonce une idée ou un argument plutôt que cette idée ou cet argument eux-mêmes et à chercher ainsi à détourner l´attention de la proposition qui devait être débattue vers certains caractères de qui l´a avancée.

     Typiquement, un ad hominem laisse faussement conclure qu´il existe un lien entre les traits de caractère d´une personne et les idées ou arguments qu´elle met de l´avant; typiquement encore, on souhaite par là discréditer la proposition avancée en discréditant la personne qui l´énonce. On appelle joliment cette façon de faire «empoisonner le puits», puisqu´elle consiste précisément à mettre en évidence des traits de caractère négatifs de la personne attaquée que nos auditeurs, réels ou putatifs, auront tendance à percevoir négativement (à les décrire, donc, comme un poison) et à inviter, implicitement ou explicitement, à conclure que pour cela l´ensemble de l´eau du puits (les autres idées et arguments de la personne et en particulier ceux qui faisaient l´objet de la discussion) est empoisonnée.

     On aura compris que le recours à l´ad hominem est fortement contextualisé et que l´habileté du sophiste est d´ajuster son tir — c´est-à-dire ses attaques personnelles — en fonction de l´auditoire. En certains contextes, le mot communiste suffit à empoisonner tout un puits, en d´autres il est donné comme une garantie de la pureté de l´eau. Selon les contextes, des mots décrivant la nationalité, l´orientation sexuelle, le sexe, la religion et ainsi de suite peuvent tous être utilisés pour attaquer ( en d´autres, louanger) une personne.

     Un petit exemple fera mieux comprendre de quoi il s´agit. Supposons que, dans une discussion à laquelle prennent part des gens de gauche, quelqu´un mette de l´avant comme plausible et pertinente à la discussion en cours, une idée de l´économiste monétariste et «néo-libéral» Milton Friedman. Supposons ensuite qu´il lui soit immédiatement répondu que Friedman est un économiste de droite et que l´idée ne mérite dès lors aucune considération — au lieu de chercher à comprendre et éventuellement réfuter la dite idée : en ce cas, nous nous trouvons devant un ad hominem et un empoisonnement de puits.

     Notons qu´il arrive des cas où il est légitime et raisonnable de mettre en doute, voire de ne pas considérer comme plausible, une proposition en raison de certains traits de caractères de son énonciateur. Par exemple, on comprendra le policier qui ne prend pas au sérieux la plainte de Monsieur Glenn qui prétend, pour la huitième fois en trois mois, avoir été enlevé par des extra-terrestres. Il est de même des circonstances où certains traits d´une personne qui engagent sa crédibilité peuvent et doivent être sérieusement considérés et évalués. Lors d´un témoignage en cour, par exemple, il est extrêmement utile de savoir si le témoin qui a vu la voiture passer au feu rouge est ou non daltonien et l´avocat qui cherche à le déterminer ne commet pas un ad hominem. Mais en ce cas, comme dans le précédent, le lien entre la personne et les idées qu´elle défend est pertinent et mérite pour cela d´être pris en compte et examiné — tandis qu´au contraire, lorsqu´un ad hominem est commis, ce lien pertinent n´existe pas.

     Notons encore qu´il est nécessaire de distinguer l´ad hominem de l´accusation d´hypocrisie (ou tu quoque, toi aussi) : si un argument n´est pas invalidé par des traits de caractère de la personne qui l´avance, il se peut que cette personne ne pratique pas ce qu´elle soutient être vrai : en ce cas, on pourra dire que sa pratique est inconsistance avec sa théorie ou qu´elle fait preuve d´hypocrisie.

     On comprendra qu´en matière d´identification d´ad hominem, il convient de faire preuve de jugement. Mais pour cela, le principe général reste le suivant : des idées ou des arguments valent par et pour eux-mêmes et on ne peut les réfuter simplement en attaquant le messager.

 

Petit cours d'autodéfense intellectuelle, éditions Lux.

Indications de lecture:

Voir la leçon Éducation et discernement, partie C.

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