Textes philosophiques

Nietzsche    l'oubli actif


     L'oubli n'est pas simplement une vis inertiæ, comme le croient les esprits superficiels, mais plutôt une faculté de rétention active, positive au sens le plus rigoureux à laquelle il faut attribuer le fait que tout ce que nous vivons, éprouvons, ce que nous absorbons, accède aussi peu à la conscience dans l'état de digestion (on pourrait l'appeler "absorption spirituelle") que tout le processus infiniment complexe, selon lequel se déroule notre alimentation physique, ce qu'on appelle l' assimilation". Fermer de temps à autres les portes et les fenêtres de la conscience; rester indemne du bruit et du conflit auxquels se livre, dans leur jeu réciproque, le monde souterrain des organes à notre service; faire un peu silence, ménager une tabula rasa de la conscience, de façon à redonner de la place au nouveau, surtout aux fonctions et fonctionnaires les plus nobles, au gouvernement, à la prévoyance, à la prédiction (car notre organisme est organisé d'une manière oligarchique), voilà l'utilité de ce que l'ai appelé l'oubli actif, qui, pour ainsi dire, garde l'entrée, maintient l'ordre psychique, la paix, l'étiquette : ce qui permet incontinent d'apercevoir dans quelle mesure, sans oubli, il ne saurait y avoir de bonheur, de belle humeur, d'espérance, de fierté, de présent. L'homme chez qui cet appareil de rétention est endommagé et se bloque est comparable à un dyspepsique (et ce n'est pas qu'une comparaison) - il n'en a jamais "fini".

 Généalogie de la morale

 

Indications de lecture:

Cf. La valeur de l'histoire.


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