Textes philosophiques

Habermas  péril technique et manipulation biologique de l'humain


     "Avec la technicisation de la nature humaine, la compréhension que nous pouvons avoir de nous-mêmes et qui procède d'une éthique de l'espèce est à ce point modifiée que, désormais, nous ne pouvons plus nous comprendre comme des êtres éthiquement libres et moralement égaux s'orientant au moyen de normes et de raisons. Il a fallu que de manière imprévue des solutions surprenantes deviennent tout à coup possibles pour que les hypothèses élémentaires d'arrière-plan voient leur caractère d'évidence mis à mal (même si ces nouveautés - ainsi, les « chimères » artificielles que sont les organismes transgéniques, littéralement « dégénérés » puisque créés en marge de leur espèce ont eu leurs anticipations archaïques dans des images mythiques détournées de leur sens initial). Ces irritations nous viennent de ce que les scénarios en question naviguent entre la littérature de science-fiction et les pages scientifiques de la presse quotidienne. Ainsi sommes-nous depuis peu confrontés à de singuliers essayistes - et non plus à des auteurs de fiction - qui nous présentent un homme que l'on perfectionnerait par l'implantation de puces électroniques ou qui au contraire se verrait incessamment dépassé par des robots plus intelligents que lui. Des ingénieurs experts en nanotechnologie échafaudent, pour assister techniquement les processus vitaux de l'organisme humain, l'image, qui mêle homme et machine, d'une station de production soumise à une supervision et une régénérescence autorégulées qui permettent que soient effectuées en permanence réparations et améliorations. Selon cette vision, des microrobots capables de s'autodupliquer circulent dans l'organisme humain et se connectent aux tissus organiques afin, par exemple, d'interrompre les processus du vieillissement ou de stimuler les fonctions cérébrales. Même les ingénieurs informaticiens ne sont pas en reste dans le genre puisque l'image qu'ils se font des robots de l'avenir, lesquels seront devenus autonomes, fait apparaître des machines qui jugeront que l'homme de chair et de sang est devenu un modèle obsolète. Ces intelligences supérieures sont censées s'affranchir des exiguïtés du hardware humain. Ils promettent au software tiré de notre cerveau, non seulement l'immortalité mais encore la perfection infinie.

        Le corps bourré de prothèses, destinées à améliorer les performances ou l'intelligence d'anges qui hantent les disques durs, ressortit à des images fantastiques qui empêchent qu'on fixe désormais les limites, et défont les cohérences qui, jusqu'ici, apparaissaient nécessaires, d'une manière quasi transcendantale, à notre activité quotidienne. D'un côté, on assiste à la fusion de la croissance organique et de la fabrication technologique; de l'autre, la productivité de l'esprit humain est clivée de la subjectivité qui se vit et s'éprouve. Peu importe que s'expriment dans ces spéculations des billevesées ou au contraire des pronostics qu'il s'agit de prendre au sérieux, des besoins en eschatologie qui ont été déplacés ou des formes nouvelles d'une science de science fiction; ce ne sont pour moi que des exemples d'une technicisation de la nature humaine qui provoque une transformation de la compréhension que nous avons de nous-mêmes en vue d'une éthique de l'espèce humaine, et une transformation telle qu'il en résulte une compréhension normative de soi qui ne peut plus être mise en harmonie avec l'autodétermination de la vie personnelle ni avec la responsabilité de l'action personnelle. [...]

 L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, 2002, pages 66-68

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