Leçon 231. Recherches sur l’homme augmenté

    Depuis la modernité, la technique a peu à peu conquis le territoire de l’imaginaire de l’utopie et elle est devenue le véhicule de la volonté de puissance humaine. C’est à prendre non comme un jugement mais comme une observation aussi peu contestable qu’une autre tout aussi évidente : notre époque parle le langage de la science comme d’autres époques ont pu parler le langage de la philosophie ou celui de la religion. Et bien sûr quand nous parlons de science nous parlons toujours de techno-science, car il n’est aujourd’hui de développement scientifique qu’orienté par des fins techniques.

    Si la technique a triomphé de la nature pour donner les moyens d’en être maître et possesseur, elle devait dans la foulée produire les moyens d’être maître et possesseur du corps humain, les moyens d’être maître et maître et possesseur de l’esprit humain et enfin peut être maître et possesseur de l’âme humaine. Nous avons déjà réalisé les étapes préliminaires du projet techniciste et nous sommes désormais aux étapes avancées que l’on peut résumer dans une expression : la perspective de l’homme augmenté. Or, tout au long de ce parcours demeure la même inquiétude : toujours plus de technique, oui, mais portée par quelle conscience ? Ou par quelle inconscience ? Que nous révèle la perspective de l’homme augmenté sur le sens de la technique ? E____________________

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A. L’homme comme collection de prothèses

    a) Dans la maladie l’homme peut se sentir diminué, réduit même parfois à un état végétatif, ce qui signifie qu’il ne peut plus faire usage de ses capacités  de se mouvoir, de penser, d’agir, de créer, de vivre en relation et qu’elles sont fortement réduites. Ce que personne ne souhaite.  

    b) Nous dirons qu’il est normal de pouvoir jouir de nos facultés, naturel pour chacun de nous de se sentir vivre avec un corps sain, un esprit éveillé, de pouvoir se livrer aux activités qui nous offre de la joie et du plaisir. Cependant, nous savons aussi qu’en général l’être humain ne fait qu’un usage très limité de ses potentialités : celles du corps que notre hygiène de vie respecte mal, et qui pourrait nous offrir davantage si nous savions seulement comment vivre et celles de l'esprit. ... _____________________________

    c) L’idée de l’homme augmenté se comprendra  donc à  l’inverse de celle de l’homme diminué et dans le dépassement du « normal », ce serait l’homme qui a reçu des extensions lui permettant d’accroître ses pouvoirs : décupler son énergie en dopant le corps, courir plus vite au moyen de dispositifs mécaniques sophistiqués, calculer plus vite par la greffe d’un ordinateur, voir plus loin avec une adjonction d’appareil de vision sophistiquée,  multiplier ses performances sexuelles, supprimer définitivement la maladie en remplaçant les organes par des prothèses, vaincre la mort etc. Partant de là, dans quelle perspective s'inscrit l'homme augmenté?    

    1) Eu égard à toute notre histoire depuis la Modernité, une première réponse s’impose : l’homme augmenté est l’aboutissement du développement de la techno-science vers  la symbiose de l’humain et de la machine. Cette convergence est appelée singularité. Le transhumanisme, qui véhicule l’idéologie de l’homme augmenté, s’inscrit dans le prolongement direct des pages prophétiques de Descartes (texte) sur les possibilités à venir de la technique dans le Discours de la Méthode, et du paradigme mécaniste que l’on reconnaît dans le Traité de l’Homme. Mais alors que Descartes s’en tenait à un objectif avant tout médical, celui de pouvoir un jour, par les moyens de la science, vaincre la maladie ;  il refusait en même temps de réduire l’humain à la machine et soutenait que l’âme, bien que jointe au corps, (texte) est d’une essence différente, de nature spirituelle. Nous avons vu plus haut que l’histoire du matérialisme a fait peu de cas des positions assumées par Descartes et s’est orientée avec un succès grandissant dans le développement du mécanisme. Ceci dit, il devient facile de comprendre que l’apogée du mécanisme est atteinte quand le paradigme dominant qui gouverne les sciences admet explicitement que tout ce que l’homme porte en lui se ramène à des mécanismes ou à un sous-produit de mécanismes, y compris sa conscience. Nous y sommes. Par conséquent, l’homme augmenté le sera par des dispositifs mécaniques qui transformeront l’humain en une entité possédant des capacités mentales et physiques améliorées ; et de même que Descartes avait justifié le développement de la technique par des préoccupations de santé, avant qu’elle  ne se développe ensuite hors contexte, le même schéma se ...

    Par exemple, ce sont bien évidemment les préoccupations médicales qui ont incité l’armée américaine à développer des programmes de prothèses pour ses GI revenus du combat en ayant perdu un ou plusieurs membres. Nous ne pouvons que nous réjouir de voir un être humain retrouver le sens de la mobilité alors que « naturellement » il serait cloué sur un lit ou un fauteuil roulant.  Les progrès techniques ont été si spectaculaires que de l’extérieur, on peut ne plus deviner quand les jambes sont naturelles ou quand elles ne le sont pas. Des prothèses de combattant, on est passé ensuite à des recherches sur l’exosquelette de super-soldat, puis au marché privé concernant les personnes victimes d’accidents graves ayant nécessité une amputation. Avec un succès qui ne se dément pas et qui reçoit une adhésion entière. Au point qu’en vingt ans, la représentation collective de l’homme porteur de prothèses s’est totalement retournée. Si on pouvait autrefois compatir devant ce qui était considéré comme une déficience, aujourd’hui, on commence aujourd’hui à envier le fait de disposer d’une prothèse qui paraît meilleure que l’organe naturel. Deux témoignages remarquables fournis dans l’excellent documentaire d’A2, Un homme presque parfait. Celui du soldat fier de contribuer à une amélioration continue des dispositifs de remplacement des membres amputés. Celui surtout d’Aimée Mullins née sans jambes et devenue athlète et mannequin. Elle tient des propos incroyables, disant qu’une de ses amies a été surprise de la voir plus grande avec de nouvelles jambes et l’avoir enviée de pouvoir choisir sa taille à volonté. Plus besoin de s’épiler, plus de lourdeurs et le choix entre plusieurs modèles. Comme d’autres ont des dizaines de paires de chaussures dans leur placard, elle dit rayonnante avoir 20 paires de jambes dans son armoire. Elle a très bien noté le changement de regard portée sur elle de la pitié à l’envie. « L’amputation volontaire, je pense que ça arrivera.. les athlètes feront n’importe quoi pour avoir les meilleurs avantages possibles». Comme il est de pratique répandue de se faire enlever les dents naturelles pour mettre des dents en céramique. Ce qui nous renvoie bien sûr aux performances de Pestorius aux jeux olympiques capable avec des prothèses de battre parmi les meilleurs athlètes. On savait déjà qu’il devenait très difficile aux joueurs d’échec de battre l’ordinateur, mais désormais dans cette logique du toujours plus, c’est le corps humain qui devient dépassé par les performances des prothèses et il devient évident que la volonté de puissance est déjà bionique. Le corps-physique parait désormais obsolète. On peut fabriquer des mains, des pieds, des bras ou des jambes non seulement d’un réalisme époustouflant, mais d’une efficacité supérieure aux membres de chair. Dans la même logique, pourquoi ne pas remplacer les reins, le cœur, les yeux ? Le corps physique est donc représenté comme une machine dont on peut avantageusement remplacer les pièces par des composants mécaniques plus efficaces, purs produits de la technologie la plus avancée.

   2) Personne n’a jamais réellement soutenu que la conscience était complètement indépendante du corps. Ce serait nier l’expérience humaine, celle des limites de la volonté ou l’expérience de la douleur. Être humain, c’est très exactement faire l’expérience de l’incarnation, en quoi l’homme diffère de l’ange qui lui ne serait pas incarné. Un spiritualiste comme Bergson montre  que le cerveau est une interface entre l’esprit et la matière et il admet parfaitement que les fonctions mécaniques dans lesquelles la pensée est engagée transitent par le cerveau. On peut très bien admettre que le cerveau est l’organe de la pensée mécanique, tout en soutenant que l’essence spirituelle de l’être humain transcende les fonctionnalités exécutées

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    ... montrant qu’il est possible de relier la pensée motrice à une machine en récupérant le signal électrique émis par le cerveau, pour le transformer dans un ordre commandé à une machine. Une sorte de casque percé d’électrodes capte les ondes cérébrales, qui sont analysées par un ordinateur qui va actionner ensuite tel ou tel dispositif. Ce qui n’est que la reproduction technique d’un schéma moteur engrammé dans le cerveau. L’étape suivante est d’implanter directement dans le cortex une puce, ce qui augmente la précision, mais comporte aussi des risques d’infection, et on sait aussi qu’un organisme rejette toujours ce qu’il considère comme un corps étranger. Mais ce n’est qu’un obstacle provisoire que la technique pense renverser. Parce que la théorie de l’homme augmenté part du principe que la fusion de l’homme et de la machine est non seulement possible, mais qu’elle est déjà en cours. Au point que la mode est désormais aux puces RFID, aux implants. On cite souvent le cas de Kevin Warwick, professeur à l’Université de Reading qui s’est rendu célèbre pour s’être fait implanté une puce dans le nerf du bras pour commander des machines simples. Animé d’un enthousiasme débordant, il exulte disant qu’il ne veut plus faire partie de l’humanité ordinaire  ...Le premier transhumain.

    Comme nous l’avons vu, la puissance actuelle de la technique peut descendre encore plus loin dans les manipulations. Dans le microscopique. Insérer à l’intérieur du corps des nanotechnologies, des robots miniatures pour réparer les organes, puis les remplacer. De cette manière, non seulement nous aurions une maîtrise de la sphère de la conscience, mais nous étendrions notre contrôle sur les zones qui sont en dessous de notre conscience et auxquelles nous n’avons pas accès. Un pouvoir accru sur les fonctions biologiques fondamentales, sur les hormones, donc sur le contrôle des émotions humaines. L’étape la plus audacieuse étant de reconfigurer entièrement l’ADN pour prendre le contrôle total des processus vitaux qui jusque là avait été abandonné au hasard de la sélection naturelle. On dira peut être que lorsqu’il manipule l’ADN ou même lorsqu’il parvient à séquencer le génome et le modifier, l’homme n’invente rien, il ne fait que trafiquer la création, mais il est incontestable que ce trafic est d’une redoutable efficacité qui tient du prodige. Une sorcellerie qui ridiculise les yogis, les fakirs, les mages et autres figures de l’ésotérisme. Nous sommes capables de contrôler la génération en sélectionnant les embryons (pour choisir une fille ou un garçon), de lancer le programme de Bienvenue à Gattaca, en commandant un bébé comme on achète une voiture avec ses options : couleur des yeux, taille, correction des maladies éventuelles, aptitudes physiques, tempérament etc. Et il aura droit en prime une fois venu au monde à toutes sortes d’améliorations bioniques.

    Quel est le nom que la science fiction a depuis longtemps trouvé pour désigner la perspective de l’homme augmenté ? L’avènement du cyborg. Contraction de cybernetic organsim, terme apparu dans les années ____________________________________

B. Un évolutionnisme technologique

    Mais nous n’avons fait jusqu’à présent qu’effleurer le sujet, car ce qui constitue le nerf de la théorie de l’homme augmenté, c’est une version nouvelle de l’évolutionnisme. Pas celui de Darwin qui, on va le voir, est discrédité : remettre l’évolution au hasard est pauvre, superficiel et inefficace. Encore moins une pensée de l’évolution spirituelle selon Bergson, ou à l’image du projet de Shri Aurobindo qui s’appuie sur la Transcendance et les potentialités infinies de la Conscience. Non, un évolutionnisme matérialiste qui entend congédier la ...

1) Et là il va falloir étudier les écrits de Ray Kurzweil, emprunter les routes d’une conscience prospective, d’une pensée toute entière dans la temporalité du futur, qui pense non ce qui est, mais ce qui sera ou ce qui doit être. Voici les toutes premières lignes d’un article de Kurzweil : « Durant les décennies à venir, une amélioration radicale des systèmes physiques et mentales de notre corps, déjà entrain de se faire, utilisera des nanorobots afin d’augmenter et ultimement remplacer nos organes.  Nous savons déjà comment prévenir la plupart des maladies dégénératives par la nutrition et les compléments alimentaires ; ceci sera notre pont vers la révolution biotechnologique en voie d’émergence, qui à son tour sera un pont vers la révolution nanotechnologique. En 2030, l’ingénierie  inverse du cerveau humain sera achevée et l’intelligence non biologique fusionnera avec nos cerveaux biologiques». (texte).

Les écrits transhumanistes sont toujours formatés sur le même modèle : ils listent les conquêtes actuelles de la technique et tirent des plans sur la comète, vers le futur en extrapolant les formes d’augmentation qui seront acquises par des voies biotechnologiques. Cela remplit des pages, des pages et des pages, comme dans un argumentaire de vente, mais en  plus long, dans une énumération indéfinie des progrès à venir, le tout bourré de terminologie et d’autorités scientifiques. Du point de vue de la réflexion c’est ennuyeux, mais du point de vue émotionnel pour le technophile, c’est de l’excitation vitaminée. Il faut donc aller chercher « où il veut en venir » ce que l’on trouve de manière très allusive dans quelques tournures de phrases.  Dans l’article cité, il est question du passage du corps 1.0 (le corps physique actuel), au corps 2.0 (bionique). D’une évolution qui va « de processus démodés », plein de « complications » comme la digestion ou la respiration actuelle, vers de nouvelles techniques bien plus performantes qui nous feront oublier les tristes limitations de notre structure physique actuelle. C’est à prendre au pied de la lettre, le corps humain 1.0 c’est dépassé et en deux sens : a) trop vieille technologie héritée de l’évolution ! b) Et puis passé de mode. La nouveauté arrive, elle est déjà dans les laboratoires, c’est le corps version 2.0, comme pour les logiciels qui ont une version 2.0, 3.0, etc. Et comme pour les nouvelles versions, il faudra se précipiter pour acheter la dernière.

Et comme on pouvait s’y attendre, plus loin dans le texte en titre : « Nous devenons des Cyborgs ». Ce qui est explicité comme une « évolution » normale et inéluctable, comme en témoigne la fusion ultime du cerveau et de l’ordinateur : « Nous faisons l’expérience d’une intimité croissante avec notre technique. Au début les ordinateurs étaient d’énormes machines inaccessibles, entourées de techniciens en blouse blanche dans des pièces climatisées. Par la suite ils emménagé dans nos bureaux, puis sous nos bras et maintenant dans nos poches.  Bientôt il nous paraîtra normal de les intégrer au corps et au cerveau. Ultimement nous serons davantage non-biologiques que biologiques ».

Ce qui veut dire que l’identification avec l’objet qui marque l’incroyable fascination devant les prouesses de la technique, devenue quasiment obsessionnelle, légitimera peu à peu son transfert à l’intérieur du corps et ultimement, c’est tout l’univers numérique qui sera avalé,  une connexion Internet permanente dans la tête. Dès lors l’espace privé des pensées n’aura plus tellement de sens, il disparaîtra en faveur de l’immersion virtuelle permanente dans le cyberespace. A la place de l’intimité avec Soi, l’intimité avec l’objet le plus excitant : le concentré de technologie issu des meilleurs laboratoires. La fascination de l’objet va avec la fusion ... Et il est dit que cette hallucination contrôlée sera un outil pour des besoins ludiques autant que pour les affaires. La « réalité » n’est plus alors qu’un mur gris et les moyens technique sont là pour surimposer mentalement n’importe quel papier peint, au gré de nos caprices. Nous pourrons nous « offrir une réalité virtuelle à immersion totale qui inclura tous nos sens.  Lorsque nous souhaiterons pénétrer un milieu virtuel, les nanorobots substitueront aux signaux provenant de nos sens réels les signaux qu’aurait reçus notre cerveau si nous avions été effectivement dans ce milieu virtuel. 

Nous aurons une panoplie d’environnements virtuels au choix, aussi bien des mondes terrestres qui nous sont familiers que des mondes qui ne ressemblent en rien à ce que nous trouvons sur la Terre.  Il nous sera possible d’aller vers ces lieux virtuels et d’interagir de toute sorte de manières avec d’autre personnes réelles (et simulées), que ce soit un rendez-vous d’affaires ou une rencontre sensuelle. Dans la réalité virtuelle, nous ne serons pas restreints à une seule personnalité, puisqu’il nous sera possible de changer notre apparence et devenir quelqu’un d’autre ». Bref, le summum de l’évolution sera atteint quand la technique parviendra à reproduire le monde onirique,  ce que nous faisons déjà en rêve, mais à l’état de veille, quitte à switcher de temps en temps entre virtuel et réel, comme on passe du rêve à la veille ou de la veille au rêve.

 La partie hardware de cette évolution est le cerveau, la partie software c’est le mental. Et le hardware de l’humanité, notre vieux système nerveux, est appelé à changer radicalement. « Vers 2040, la partie non biologique de notre cerveau sera bien plus puissante que la partie biologique.  Et cependant elle fera partie de la civilisation de l’homme-machine », si tant est que l’expression « civilisation de l’homme machine » puisse encore avoir un sens, alors que, tout bien considéré, c’est un oxymore. (texte) (texte) Mais c’est exactement le sens du projet global : comme dans l’image des deux équipes forant  le tunnel sous la Manche utilisée par Thuillier: d’un côté la mécanisation de l’homme, de l’autre l’humanisation des machines et quand elles se rencontrent, la fusion devient la singularité. Quand nous empruntons cette direction, le concept d’évolution change du tout au tout, puisqu’elle n’est plus le fait du hasard darwinien et surtout, elle n’est plus asservie aux lenteurs interminables de la Nature. A l’ère de l’homme augmenté, nous ne seront plus dépendant des errances et des erreurs de la Nature, nous prendrons le contrôle de notre évolution. Sans avoir à attendre une mutation de l’humanité qui prendrait 10.000 ans. C’est peut être la grande idée de Kurzweil, ce que l’homme peut faire grâce à la technique, c’est mettre l’évolution sous contrôle et l’accélérer de manière exponentielle.

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Pour l’homme postmoderne, que veut dire évolution au sens concret et positif du terme ? Dans l’acception la plus triviale qui soit ? Un changement qui permet d’affirmer que les « choses ne sont plus comme avant » et qu’elles se sont « améliorées ». Ce qui implique, s’agissant des conditions de vie que nous impose le corps, toute une série d’améliorations qui permettraient de jouir d’une santé inaltérable, d’une vitalité dynamique, d’une vie plus confortable. La publicité dont nous sommes en permanence gavés, répète qu’il y toutes sortes de produits  pour être en  « forme », pour entretenir ou même regagner beauté et jeunesse. Non seulement cela, mais l’homme postmoderne vit dans l’obligation de s’améliorer constamment, car il subit une pression sociale qui lui demande d’être toujours plus ... Ou bien d’être relégué en bas de l’échelle sociale s’il n’est pas compétitif, ce qui veut dire en sourdine : « pour rejoindre les inaptes et les incapables ». ... il faudrait presque des qualités  de superhéros pour parvenir à gérer un travail, une entreprise ou même un environnement familial. En sourdine encore, comme voice in the head  : « Si je pouvais me procurer de quoi être plus efficace, plus puissant, meilleur que les autres, je serais vraiment très heureux. Mais… hélas, je suis comme je suis. La vie n’est pas juste… ». Et puis ce n’est pas fini, même quand il est dans les marges des obligations sociales, le rêve devient à sa portée sur un écran, et l’homme postmoderne voue un culte extraordinaire à des célébrités qui exemplifient l’image de ce qu’il voudrait être. Même quand il s’en moque, c’est encore pour secrètement les envier. Stars du petit et du grand écran. Perfection inaccessible pour l’instant… mais peut être pas pour demain. S’il était possible, via des moyens technologiques surpuissants, de pouvoir ressembler à l’identique aux modèles sociaux,  il n’y aurait pas d’hésitation. On voit déjà des clones de stars dans les cours de récréation, mais là du coup, on verrait des James Dean et des Marilyn à tous les coins de rue. L’idéal de pouvoir un jour rester figé dans une jeunesse éternelle, dans une forme parfaite et une adolescence perpétuelle. Triomphe absolu du jeunisme. Voilà un but qui rassemble les aspirations les plus banales et qui n’a nul besoin d’être réfléchi ! Du rêve ordinaire et un produit très vendeur :  des apparences parfaites : un corps plein de vitalité, une peau sans rides, une audition et une vision parfaite, une symétrie parfaite dans les proportions, des muscles souples à tout âge, des os solides, une endurance à toute épreuve. A la rigueur, disposer (quand c’est nécessaire), d’un intellect surmultiplié dans ses possibilités et d’une mémoire fantastique (en option, le consumérisme suggère que l’important c’est le look). Et pour cela, ... un corps le plus parfait possible. Surtout, surtout, par pitié ! Éliminer les affres de la condition humaine, les menaces de déficiences, l’incapacité invalidante, la douleur, les maladies, tout particulièrement celles qui tuent le plus aujourd’hui, les maladies cardiaques et toutes les formes de cancer, mais aussi dans la foulée, faire disparaître la vieillesse, la laideur, la monstruosité, les gros, les tordus, les difformes, pour n’avoir, selon le titre d’un site Web, que des beautiful people. Qui seront la nouvelle norme, le transhumain après l’humain.

Eh bien c’est exactement cette « évolution » qui est proposée à la Singularity University, avec une listes de promesses plus stupéfiantes les unes que les autres. Et pour compléter le tout et mettre les points sur les « i », L'Institute for Global Future de James Canton ajoute que ce marché de l'amélioration de l’humain porté par les nouvelles technologies, va bientôt se chiffrer en milliards de dollars.  De ce point de vue, inutile d’y voir une entreprise de déconstruction de la personne ou une idéologie, car on s’en fiche, nothing personnal, just business. Les cadres qui vont suivrent des séminaires dans la Singularity University n’y vont pas pour philosopher, mais pour trouver des idées pour de nouveaux marchés. Ce que cherche le prévisionniste et que peut-il y avoir de meilleur pour envisager les opportunités de créneaux à occuper dans le futur que le contexte offert par le transhumanisme ? Une perspective qui est remarquablement en symbiose avec son époque.

D’où la thèse selon laquelle le transhumanisme ne serait pas une théorie, ni une philosophie, ni une véritable idéologie, mais un courant culturel dans le sillage de la postmodernité. Ses origines datent des premiers envols littéraires de la science-fiction et son aboutissement s’expose en 3D dans les films de superhéros et les jeux vidéos. Voyez la bande annonce de Deus Ex, human revolution. La cause est entendue, l’homme, ce n’est qu’une question de délai, deviendra Dieu, parce qu’il est déjà démiurge de sa propre réalité, parce qu’il a su faire le monde à son image, qu’il saura remodeler le corps à son image, jouer de son esprit comme il l’entend et vivre de manière immortelle grâce à des procédés techniques. We will become gods.

Si on s’en tient à la seule volonté de dépasser les limites humaines, l’idée d’augmentation n’est pas nouvelle, voyez dans la mythologie ; l’exemple est dans le générique de Deus Ex, après tout, Icare s’était « augmenté » avec des ailes pour s’élever près du soleil. Les hommes ont de tous temps imaginé qu’ils pourraient rivaliser avec les puissances de la Nature, les dieux par des subterfuges. C’est un fantasme humain, mais qui a gagné énormément en puissance avec l’expansion démesurée de la technique depuis la Modernité. Il a explosé en idées nouvelles et il a finit par devenir une pulsion qui a irradié la littérature.

Et là, c’est irrésistible, on ne peut éviter de citer Nietzsche : « Je vous enseigne le Surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ? Jusqu’à présent tous les êtres ont créé quelque chose qui les dépasse, et vous voudriez être le reflux de cette grande marée et retourner à la bête plutôt que de dépasser l’homme ? » Ce que Nietzsche ne pouvait voir, c’est que la postmodernité finirait par le prendre aux mots, le Surhomme serait un Titan forgé par la technique, mais son avènement serait tellement bien aligné sur le progrès technique qu’il apparaîtrait doucement sans aucune rupture, après trois siècles de propagande mécaniste. Mieux, il serait d’abord nimbé de légèreté, rangé au rayon des plaisirs futiles, des articles de luxe, parmi les accessoires de cosmétique, avant qu’il ne s’immisce  peu à peu dans la vie humaine pour .... De la même manière que tous les métiers exigeants des actions répétitives et mécaniques auraient été absorbés par des dispositifs robotiques. L’apparition de la figure du robot dans la science fiction, son hyperdéveloppement ont été tout à la fois le plus impressionnant dispositif de persuasion et d’acclimatation de la conscience collective, et un message des vigiles de l’esprit adressé à ceux qui saurait voir les lignes de l’avenir. De sorte qu’après avoir lu par exemple Isaac Asimov et son cycle des Robots (et bien d’autres) nous ne pourrions pas dire que nous n’avions pas été prévenu. En bonne logique, pour arriver à la singularité, la conscience collective devrait être malaxée dans une mythologie de l’homme augmenté : ce qui se traduit aujourd’hui par la déferlante des films de superhéros, qui sont devenu la principale référence de l’imaginaire des adolescents.

C. Un homme augmenté, une conscience diminuée

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Vos commentaires

Questions:

1. N'assiste-t-on pas dans l'avènement de l'homme augmenté à une déconstruction de l'unité du sujet?

2. Est-ce accidentel si dans l'histoire de la technique en Occident, ce sont les motivations militaires qui ont souvent été premières?

3. Que veut dire l'expression obsolescence de l'homme?

4. Quel portrait du surhomme dessine le projet de l'homme augmenté?

5. Suffit-il d'affirmer de voir le projet de l'homme augmenté comme un objectif commercial pour en rendre compte?

6. Vivre la condition humaine jusqu'au bout n'est-ce pas naître et mourir tel que la nature nous a formé?

7. Les qualités humaines peuvent-elles être préservées si l'homme choisit une condition de machine?

 

 

  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
avec l'aide d'Aurélien Carfantan.
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