Textes philosophiques

Jacquard     de la propriété à la valeur économique


    "Habitué à nous crisper sur nos biens, à les défendre contre la convoitise des autres, il peut sembler paradoxal que le fondement de la propriété soit le besoin de donner ce qui nous appartient. Mais nos réflexes de propriétaires craintifs sont récents en regard de la durée de l'histoire humaine. Pendant la plus grande partie de cette histoire, les hommes ont vécu comme des chasseurs-cueilleurs constamment de passage d'un lieu à l'autre. Ce nomadisme supposait une grande légèreté. Posséder, c'est être lourd, donc être empêché d'aller librement là où le gibier et les fruits sont abondants. Lorsque l'on vit, au jour le jour, de ce que la nature nous offre, on ne peut guère imaginer posséder. D'autant qu'aux débuts de l'humanité les hommes étaient très peu nombreux et pouvaient considérer la Terre comme infinie; pourquoi s'en réserver telle partie en l'interdisant aux autres?

   La sédentarisation, la culture, l'élevage, ont tout changé. Le champ que l'on a travaillé, dans lequel on a semé, donnera une récolte que, d'avance, on s'approprie. Cette récolte sera mise à l'abri dans des greniers que l'on a construits, dans des greniers que l'on possède. Le fondement de la propriété n'est plus le besoin d'échanger, mais le besoin d'utiliser, de consommer.

    Une fois le concept de propriété adopté, celui d'échange prend une autre signification. Si deux hommes possèdent  chacun des biens dont l'autre a besoin, ils trouveront avantage à les échanger; mais cette fois, l'intérêt de cet échange n'est pas dans le fait d'échanger, il est dans son contenu. Ce contenu est double: ce que A procure à B et ce que B procure à A. La décision dépend de l'un et de l'autre; elle est donc l'aboutissement d'une tractation au cours de laquelle chacun défend son intérêt...

    L'échange ressenti initialement comme un acte par nature bénéfique devient un acte risqué, qui doit mobiliser toutes nos capacités de lutte. L'autre n'est plus un partenaire, il est un adversaire.

    Comme pour toute lutte, des règles doivent être acceptées. Le comportement des protagonistes se conforme, implicitement, à des "lois" qu'il s'agit de préciser et d'expliquer. L'échange devient objet de science comme le comportement des particules électriquement chargées dans un champ magnétique, ou celui d'une collectivité animale soumise à une pression du milieu. C'est ici qu'interviennent les économistes.

    Pour eux, les seules caractéristiques pertinentes pour décrire cet échange sont les quantités des deux biens transférés. Faisant 'hypothèse que les décisions des deux individus en cause ont été prises librement, ils en concluent que les dix pommes reçues par l'un et les trois poulets reçus par l'autre étaient considérés par l'un et par l'autre comme ayant la même "valeur" ou, mieux, que l'écart entre les deux valeurs était positif pour l'un comme pour l'autre, car leurs évaluations étaient différentes.

    Ainsi est introduit le concept clé autour duquel toute la théorie économique est édifiée: celui de valeur. Au moyen de ce concept, la multitude des caractéristiques d'un bien quelconque est résumée par un nombre unique, ce qui va permettre de modéliser l'échange au moyen de paramètres mesurables. tout sera dit grâce à des équations; les mathématiciens pourront s'en donner à cœur joie, démontrer des théorèmes, mettre en évidences des lois de l'échange, en tirer des conséquences pour l'organisation sociale".

J'accuse l'économie triomphante, p.108-111.

Indications de lecture:

Voir la leçon sur la pensée économique.

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