Textes philosophiques

Krishnamurti    pourquoi la pensée a-t-t-elle créé le "moi"?


    "Deux facteurs entrent en jeu. D'un côté, la pensée a besoin de stabilité, car seul un contexte de sécurité peut être satisfaisant pour le cerveau. Autrement dit, s'il se se sent en sécurité, le cerveau fonctionne à merveille – soit sur un mode névrotique, soit de manière raisonnable. L'une des raisons à cela est que la pensée – par essence pleine d'incertitude, fragmentée, émiettée – a créé le « moi », considéré comme un élément permanent qui s'est ainsi dissocié d'elle, et qu'elle reconnaît comme une entité permanente. Et ce sont les signes d'attachement qui permettent d'identifier cette permanence: ma maison, mon caractère, mes souhaits, mes désirs – n'est-il pas vrai que tous ces signes d'attachement donnent au « moi » un sentiment de sécurité et de continuité parfaites? Mais que dire d'un moi qui serait antérieur à la pensée? Qui peut se permettre d'affirmer que le « moi » préexiste à la pensée? …

     C'est la pensée qui a élaboré le « moi », ce « moi » devenu indépendant, ce moi qui a acquis un savoir, ce « moi » qui n'est autre que l'observateur, autrement dit le passé. Ce moi identifiable au passé passe par le présent et se modifie pour former le futur – mais c'est toujours le même « moi » d'abord engendré par la pensée, puis devenu indépendant d'elle...

     Ce moi a un nom, une forme. Le « moi » a une étiquette – qui le désigne sous le nom de K ou de John – et il a une forme propre, il s'identifie au corps, au visage, etc. Il y a donc identification du « moi » avec le nom et la forme – qui constituent sa structure – et avec l'idéal qu'il se propose d'atteindre, ou avec le désir de changer ce « moi » avec un autre nom. Voilà ce qu'est le « moi ». Il est le produit du temps, et donc de la pensée. Ce « moi » n'est autre que le mot. Ôtez le mot: que reste-t-il du « moi »?

     Or ce « moi » souffre. Le « moi », sous forme de « vous », souffre. Ce « moi » souffrant est identique à « vous ». Le « moi » en proie à une angoisse extrême n'est pas distinct de l'immense angoisse que « vous » éprouvez – vous et moi sommes donc identique: l'essentiel est là. Peu importe que vous soyez plus grand, plus petit, plus intelligent, que vous soyez doté d'un tempérament ou d'un caractère différent: ces différences en sont que l'écume apparente d'une culture, mais pour l'essentiel nous sommes identiques.

     Ce « moi » suit donc ce courant d'avidité, d'égoïsme, de peur, d'angoisse – ce qui revient à dire que vous suivez ce courant : vous êtes égoïste au même tire qu'un autre, vous avez peur, au même tire qu'un autre – vous avez mal, vous souffrez, vous pleurez, vous êtes avide, envieux, pour l'essentiel, vous partagez le lot commun de l'humanité. Tel est le courant dans lequel se déroule notre existence actuelle. Tel est le courant qui nous entraîne tous. Autrement dit, nous baignons tous dans ce courant d'égoïsme. Ce mot englobe toutes les descriptions du « moi » que nous venons de faire. Et quand nous mourons, l'organisme physique meurt, mais ce courant égocentrique poursuit sa course ».

L'Esprit et la Pensée, poche, p. 114-116 sq.

Indications de lecture:

     cf. rapprocher de Pascal. Leçon La nature du sujet conscient.


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