Leçon 16.   Les dimensions temporelles         

    Le temps est une entité étrange. Nous avons constamment affaire à lui, mais nous avons beaucoup de difficulté à dire ce qu’il est. Comment le temps est-il donné dans la succession des vécus de la conscience ? Pour répondre à cette question, nous devons étudier la représentation très courante du temps, celle qui le décrit comme une ligne, une demi-droite remontant dans le passé, marquant un point qui est celui du présent et se perdant dans le futur. Nous appellerons dimensions temporelles les repères que forment passé, présent et futur sur la ligne du temps. La métaphore de la ligne suggère que passé et futur ont des similitudes (demi-droites), ils ont en commun une réalité qui serait l’infinité de la durée. A l’inverse, le présent ne semble qu’un point, il n’est qu’un rien entre deux infinis qui sont le tout de la durée.

    Faut-il prendre au sérieux cette représentation linéaire du temps dans ce qu'elle nous suggère sur la consistance du passé, du présent et du futur? Nous dit-elle quelque chose de juste sur la nature des trois dimensions du temps ? Quelle réalité devons nous accorder au passé, au présent et au futur ? Faut-il considérer que la ligne du temps établit le rapport véritable des dimensions temporelles ? Ou bien faut-il voir dans cette métaphore une trahison de l’expérience, une sorte de traduction abusive du temps dans des valeurs de l’espace?

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A. Les lueurs du passé

    Comment le passé advient-il à ma conscience ? A travers mes souvenirs. Sans un acte de rétention du passé dans la mémoire, il n’y aurait pas de conscience du passé. Dans le passé, l’intentionnalité de la conscience prend une forme spécifique, celle du rapport à un objet situé dans le passé sous la forme du souvenir. De même que la perception est la donation en personne du présent, le souvenir est une donation en personne du passé. Quand je me souviens de mes vacances chez ma grand-mère, ma conscience se rapporte bien à un objet, elle est conscience-de-quelque-chose, elle n’est pas conscience de rien. Pourtant cette « chose » n’est réelle que pour ma conscience, en tant qu’objet de conscience passé, sous le mode de ce-qui-a-été. Ce n’est pas cette table sur la quelle je suis en train d’écrire en ce moment, la table que je perçois. La table se dévoile à moi sous plusieurs aspects, comme tous les objets de la perception, elle appelle mon regard vers le Monde du présent.Un souvenir au contraire me fait oublier le monde présent. Pour qu’il m’occupe entièrement, il faut que je relâche la tension de l’action et de mes préoccupations présentes, de la vigilance, pour inviter ce qui a été, et qui en même temps n’est plus. « Autrefois, quand nous nous promenions sous les noyers... ». Mais ce temps là n’est plus. (texte)

    La conscience du passé suppose que dans le maintenant-vivant de l’expérience, s’opère une ré-tension du vécu. Celui-ci, au lieu de disparaître dans le néant, s’enroule dans les limbes de la mémoire, de sorte qu’il suffit parfois d’un simple motif (un collier, un parfum, une phrase) pour que le souvenir soit rappelé, avec la vie qui était la sienne à ce moment là. Ce qui est remarquable, c’est que le souvenir porte en lui une intimité qui lui est propre. Le souvenir en restituant ce-qui-a-été, introduit dans l’histoire personnelle du moi, il nous confie à la dimension de l’identité qui est celle de l’intimité de l’ego. Ceci nous montre que le passé est d’abord conscience et non une « réalité » au sens ordinaire. Ainsi, Saint-Augustin écrit : « quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n’est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d’après ces images qu’elle a fixés comme des traces dans mon esprit en passant par les sens. Mon enfance qui n’est plus est dans un passé qui n’est plus, mais quand je me la rappelle et me la raconte c’est son image que je vois dans le présent, image présente en ma mémoire».

    Ce qui est habite seulement le présent, car la réalité se donne dans le présent. Le passé était la réalité au moment où il était présent, mais maintenant, il n’est plus ce présent qui n’est plus. Il n’y a dans mes souvenirs qu’un passé qui est plutôt du côté de l’irréel. Le présent d’autrefois a chuté du manifesté, dans le non-manifesté. Ce que je nomme passé est ce non-manifesté. Le passé n’existe pas en tant que réalité contre laquelle je pourrais buter à même la perception. Et pourtant il nous parait si important et si réel ! Comment un tel prodige est-il possible ? Comment ce qui n’existe pas peut-il nous sembler tellement réel ? N’est ce pas parce que c’est ...

    ---------------Le passé est un mode qui appartient en propre à la conscience (texte). Saint Augustin parle dans son langage « d’extension  de l’âme ». Il ne nous est pas difficile de nous représenter le passé parce qu’il est structuré dans le présent, à travers une rétention immanente au flux de la conscience. Nous voyons que nos pensées viennent et s’en vont, que nos pensées ne sont que de brefs éclairs, que nos émotions sont passagères. Nous voyons que le monde change. Notre expérience intérieure la plus primitive nous indique que le vécu est pris dans un flux et qu’il y a une perpétuelle succession des vécus. Je sais par là que je change et que je change toujours; aussi, quand je contemple mon image dans le passé, je me vois différent. Le temps créé de l’altérité, le temps engendre une continuelle métamorphose. Je ne reconnais dans le passé que certains moments, des événements. Je mesure mon passé au poids et à la densité des événements qui y figurent. Quand le passé paraît pauvre, il aura sur le moment été fait d’ennui, il aura été lourd d’un temps qui ne s’écoule pas. Regardé rétrospectivement, cette période, même longue, ne comptera pas, car elle ne comporte pas assez d’événements pour que je puisse en faire un passé vraiment signifiant. Une période brève, mais marquée d’une densité d’événements, paraîtra rétrospectivement plus longue. Ce n’est pas la durée chronologique qui importe, c’est la densité du vécu. Ce qui fait le passé, ce n'est pas la « réalité », ce qui fait le passé, c’est la présence des souvenirs. C’est parce que le souvenir est d’abord un mode de conscience qu’il est à sa manière si déterminant, si lourd, si important dans une destinée individuelle. Ce qui pèse sur la conscience, ce n’est pas l’irréalité qui justement ne peut avoir aucune influence, ce qui pèse, c’est la conscience elle-même, dans ses traces déposées dans la mémoire. Les traces du passé sont très importantes, puisqu’elles contribuent au sentiment de la continuité individuelle (texte).

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 (exercice 9d)

    ... au passé ? La réalité que celle que désigne le mode de conscience du passé. Le passé désigne un plan essentiel de la réalité qui est nommé le Devenir. En effet, si rien ne devenait, si rien ne changeait, si rien n’advenait à l’existence, si tout restait immobile, il n’y aurait pas de passé. La réalité du passé est empruntée au flux perpétuel du changement. C’est le Devenir qui fait que le passé tombe de lui-même dans la nuit et qu’il s’enfuit. Hier m’échappe, aussi sûrement que le mois dernier ou l’an passé. Le passé glisse entre mes doigts. Il ne subsiste plus que :

    a) sous une forme individuelle dans des souvenirs et leur retentissement en moi, b) sous une forme collective comme faits historiques. Le passé, dans ses composantes matérielles, n'est plus, au moment où il était vivant, il n’était pas du passé, il était le présent. Paradoxalement, c’est justement pourquoi nous y tenons autant ! L’ego se cramponne à son passé pour se donner une consistance. Se cramponner au passé, si cela veut dire s’agripper à une matérialité présente autrefois, est pourtant absurde, c’est faire une pseudo-réalité de ce qui n’est plus. C’est vivre dans ...

    L’être du passé ne se soutient que dans les images de la mémoire et ce sont ces images qui lui donnent aussi son poids le plus lourd, sa lourdeur. Il peut y avoir un poids du passé. La conscience collective des peuples, marquée par les guerres successives, porte le poids de son passé. La conscience individuelle porte le poids de son passé, parce qu'elle est prise dans les entraves des expériences résiduelles mal vécues. Le désir de revanche, les rancunes sourdes, les regrets amers, toutes les blessures inguérissables de la mémoire, n’ont de sens que par la persistance du passé texte. Les choses, elles, ont disparues. En fait, il n’y a pas de poids du passé, mais seulement une blessure du passé, une trace du passé qui nous souffrir. Le passé résiduel peut obséder le présent, et l’acculer à la répétition continuelle des mêmes réactions. Il est essentiel de savoir mourir au passé, pour laisser le passé à sa juste place et libérer le présent. Mourir au passé est salutaire pour libérer la conscience de ses entraves. Ce qui est clair en tout cas, c’est que le passé appartient à l’esprit ...

B. L’attraction de l’avenir

    Qu’en est-il du futur ? Peut-il avoir un statut différent de celui du passé ? Le futur est notre à-venir, il advient à notre conscience dans nos attentes. Si je n’attendais rien du futur, si je n’avais ni espoir, ni appréhension, ni crainte, ni angoisse, le futur aurait-il un sens ? Non. Je serais sur le même plan que l’animal qui vit, harcelé par les exigences de son présent, je serais dans un présent végétatif. Mais la vigilance, de même qu’elle porte en elle les stigmates du passé, porte aussi en elle l’inquiétude, la hantise et la séduction et l’attraction du futur. La vigilance n’a en effet de sens qu’en tant que forme de l’intentionnalité, de la tension-vers les choses : bref, elle contient en elle la dimension du pro-jet. La conscience qui se rapporte à un futur n’est pas dépourvue d’objet, elle est toute entière pro-tension, elle vise un objet qui doit entrer dans la Manifestation. Dans projet, le terme pro indique le mouvement en avant de la manifestation, le jet indique la projection temporelle de la conscience. I...

    1) Un projet, c’est ce qui me tire en avant et cristallise l’avènement de mes désirs, (texte) de mes attentes. « Bientôt, je pourrais... », « dans un mois, je serai là-bas à  »… Le futur c’est la temporalité même de l’action et de la volonté. Vouloir, c’est toujours vouloir un futur. Vouloir, c’est vouloir que le futur soit, que le futur soit ce que nous attendons de lui. Le futur exerce sur nous sa traction continue d’à-venir, il nous appelle sur la route du temps. Il donne au temps la dimension d’une aventure, d’une découverte, d’une ouverture des possibles sur l’inconnu. Le futur mobilise l’attention au sens où il est l’extase de l’ego dans l’action, car l’ek-stase est contenue dans sa représentation.

    2) Un pro-jet suppose une continuité entre un aujourd’hui et un demain.Cela implique que dans le futur la Manifestation n’est pas représentée comme un jeu de hasard absurde et gratuit. La Manifestation se produit selon une séquence que l’on pourrait presque deviner, si l’on pouvait se tenir sur le promontoire du Temps, à l’affût de l’avenir (texte). L’attention accordée au futur est par essence prophétique ; elle est celle du voyant qui entrevoit, par delà le présent actuel, les possibles susceptibles d’entrer dans la Manifestation. La conscience prospective se connaît dans cette tension du futur, dans le goût de l’imminence. « Je n’aime rien tant que ce qui va se produire » dit Valéry. La conscience prospective brûle au feu de l’imminence de l’événement ; ce qui fait encore dire à Paul Valéry : « L’avenir est la parcelle la plus sensible de l’instant ». Cf. Variété.

    Oui mais, prévoir, prospecter ou extrapoler le futur, ce n'est pas la même chose que de voir le présent, c’est seulement l’imaginer. Quand nous parlons des qualités de visionnaire d’un Victor Hugo, d’un Nietzsche ou d’un Sri Aurobindo, nous ne prenons pas le mot vision au sens perceptif. Ce n’est pas le voir du présent, et le voir du présent seul donne la réalité, car il donne ce qui est. Le futur lui n’est pas encore, il sera réel quand il sera présent. Le futur, dans ses composantes réelles, n’est pas encore, au moment où il deviendra réel, il ne sera plus du futur, mais du présent. En attendant, il n’est rien de réel, il est une éventualité, un possible : rien de plus qu’un non-être. Le futur a donc sur ce point un statut semblable au passé. Il rapporte la conscience à ce qui n’est pas, à un ailleurs, à un autrement, à une autre chose que ce qui est. La différence, c’est que le passé, parce qu’il est révolu, nous laisse dans un sentiment écrasant d’impuissance, tandis que le futur, parce qu’il est à venir, est l’image même de la puissance. Nous pouvons nous dire que dans le futur « tout est possible » ; que « peut-être que ce que j’attends arrivera ». L’avenir garde un caractère si imprévisible qu’il laisse place à la nouveauté et à la Création. Le futur autorise tout : tous les projets, tous les rêves, tous les fantasmes, il n’a pas le poids de nécessité du passé. Nous pouvons donc aisément nous leurrer avec le futur (texte) et faire toutes sortes de projets en l’air ; le futur, c’est l’inconnu et l’inconnu ne viendra jamais nous contredire. Le futur possède par là une irrésistible puissance de séduction, ...

    Il faut bien pourtant qu’il ne soit pas qu’une pensée dans mon esprit et qu’il se rattache à une dimension qui me dépasse en tant qu'individu. Si le futur se rattache à une réalité, il faut aussi qu’il s’inscrive, comme le passé, dans le Devenir. Le futur emprunte sa réalité au Devenir, il emprunte sa réalité à la représentation du flux du temps. La conscience du futur fait référence à la continuité sans faille du Devenir. Tout change et tout change toujours. De même que le passé nous montre que tout a changé, il n’y a aucune raison de ne pas penser que dans l’avenir, tout ne changera pas encore. Le changement ne prendra pas fin dans l’avenir. Non seulement cela, mais le Devenir, comme le passé, est marqué par la différence. Nous voyons bien que le temps ne se contente jamais d’être une simple répétition. Le Temps est une transformation permanente. Le temps, c’est ce qui sous-tend le changement, l’évolution, mais aussi la dégradation et la mort, le flux perpétuel de ce qui est. Il est juste de croire que le futur verra beaucoup de changements, de sorte qu’il ne sera jamais la copie conforme de ce qui est maintenant. Nous avons donc des raisons de croire que notre vouloir, nos projets, nos actes, pourront entrer dans la Manifestation. La Manifestation veut la différence

    ---------------Il y a donc entre passé et futur de grandes similitudes. Une même conscience qui retient ou se projette. Une réalité qui s’en va, ou qui n’existe pas encore. Nous sommes à l’égard du passé et du futur dans un situation étrange : l’un et l’autre n’existent pas matériellement, ce sont deux néants qui bordent l’être du présent. On pourrait dire avec Saint Augustin : « Ce qui m’apparaît maintenant avec la clarté de l’évidence, c’est que ni l’avenir, ni le passé n’existent ». Je ne peux en effet trouver en eux de donation de réalité comparable à celle qui se produit dans la perception. Mais ce qui n’existe pas du point de vue de la Manifestation actuelle, existe en tant que mode de conscience. Ce sont les dimensions temporelles qui font que les hommes sont précipités dans le temps, qu’ils vivent d’espérances et d’attentes, qu’ils se rongent dans la crainte ou s’effondrent dans le désespoir. Les hommes ne quittent pas le temps. Il ressassent le passé, ruminent des remords et regrets, attendent tout d’un avenir hypothétique où ils placent tous leur rêves. La tyrannie de l’avenir est aussi puissante que la tyrannie du passé. Elle fait que l’homme ne peut pas se tenir dans le présent, qu’il vit toujours dans un ailleurs attendu, comme il vit aussi dans un autrefois regretté. Le présent, devant la puissance du passé et du futur fait pâle figure, il n’est pas à la hauteur des exigences de l’ego. Il n’est qu’un point de passage.

C. La majesté du présent

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Questions:

1. Est-ce la réalité du passé qui pèse dans le ressentiment et les remords?

2. La formule "mourir au passé" implique-t-elle nécessairement le reniement du souvenir?

3. La relation que l'homme entretient avec le futur ne dépend-elle que de sa maturité?

4. Qu'est-ce qui dans al nature du temps peut bien faire que le futur reste-t-il imprévisible?

5. Les qualités de visionnaires de certains écrivains, l'échec de la voyance nous invitent à concevoir le temps d'une manière originale. Laquelle?

6. Faut-il inclure le présent dans la souffrance que produit le temps psychologique?

7. Faut-il considérer le présent comme quelque chose d'évanescent, de flottant, d'inconsistant ou bien est-ce qui se manifeste en lui qui est par nature évanescent, flottant et inconsistant?

Vos commentaires

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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