Leçon 30.   De l’expérience à l’expérimentation        

    Un des traits dominants du savoir scientifique actuel, c'est l’idée selon laquelle la science porte sur des faits, se fonde sur des observations : en un mot s’appuie sur l’expérience et non pas sur de simples spéculations en l’air. Une théorie n’est scientifique, que si elle se prête à une vérification par l’expérience. Toute la question est de savoir quel sens exact donner à ce mot expérience. Dans la vie concrète, nous disons avoir été soumis à des expériences, ce qui signifie avoir été confronté quelque peu malgré nous, à la réalité. On subit l’expérience, on l’éprouve et quelquefois on en tire des leçons.

    A l’inverse, l’expérience scientifique n’est en rien « subie ». Elle ne se produit pas au hasard, comme pour les rencontres ou les accidents de la vie ; elle résulte d’un protocole, elle est organisée intentionnellement, préparée soigneusement. Une expérience scientifique ne tombe pas du ciel comme une sorte de révélation. Elle n’est pas de l’ordre du miracle qu’attend l’enfant « qui fait des expériences » en mélangeant toutes sortes de substance dans un tube à essai !

    Qu’est-ce que faire une expérience ? L’expérience, est-elle essentiellement une sorte d’épreuve de la sensibilité, une épreuve de soi dans le temps qui structure le vécu conscient ? Ou bien, n’est elle pas plutôt une invention libre de l’esprit ? Dans l’expression « faire une expérience », à qui revient le « faire » ? A une « réalité extérieure » à laquelle nous serions confronté ou à ...

*  *
*

A. Le champ de l’expérience

    Partons de l’ordre de l’expérience empirique, celle-là même qui nous fait dire, que certains hommes « possèdent une grande expérience » et que d’autres n’ont « pas encore assez d’expérience ». L’expérience a ici deux valeurs.

    Elle désigne d’abord une pratique routinière bien maîtrisée. L’apprenti boulanger n’a pas l’expérience de son patron. Avec le temps, il va finir par la gagner. Toute pratique répétée en ce sens confère une expérience. Avec le temps et le travail, l’apprenti va, dit-on, gagner de l’expérience.

    L’expérience peut désigner aussi une diversité et une richesse du vécu qui vient de découvertes, de rencontres, d’aventures. C’est ce qui fait dire de l’un ou de l’autre qu’il « a beaucoup vécu ». Nous nous représentons dans les deux cas l’expérience comme le résultat, déposé en nous par la perception et la pratique, d’un contact avec le monde. Celui qui a beaucoup d’expérience, a éprouvé ce contact de la réalité pendant longtemps, avantage que n’aura pas le plus jeune. Il est remarquable que le sens commun attribue une grande valeur à cette acquisition passive, souvent répétitive et routinière. S’il est une croyance bien reçue dans l'opinion commune, c’est bien que l’on « tire des leçons de l’expérience », rien qu’en la vivant ; ce qui sous-entend que l’expérience enseignerait d’elle-même quelque chose ou qu’il suffirait en quelque sorte de « sentir » pour apprendre. ...

    ---------------Nous donnerons un nom au savoir tiré de la simple pratique, celui de savoir empirique. C’est ainsi que l’on dit vouloir enseigner « sur le tas », en plaçant l’apprenti devant la machine, en ne lui donnant que le minimum d’explications théoriques, pour que l’expérience fasse son œuvre et qu’il apprenne son métier en l’exerçant. C’est au nom de ce privilège de l’expérience que l’on critique l’instruction scolaire qui n’apprendrait rien aux jeunes sur le monde du travail. (texte)

    Il y a bien des confusions dans cette interprétation de l’expérience. Il est d’abord faux de prétendre que l’expérience en général enseigne quoi que ce soit. Ce qui peut-être enseigné, ce n’est pas seulement ce qui est acquis, c’est surtout ce qui est susceptible d’être compris. Sans la vertu de la compréhension, l’expérience n’apprend rigoureusement rien, elle n’est qu’un simple constat qui ne fait que consigner des faits, ou pire, elle est une forme de conditionnement. Pour qu’il y ait connaissance au sens profond du terme, il faut qu’à l’expérience se joigne la compréhension. On peut fort bien, dans l’expérience de la vie, répéter les mêmes erreurs indéfiniment, sans jamais en tirer des leçons, parce que l’intelligence n’aura pas accédé à une compréhension de l’expérience elle-même. Inversement, la compréhension directe, lucide et profonde, peut précéder toute expérience et peut nous permettre de faire l’économie d’expériences inutiles ou aliénantes. (texte) Il n’est pas nécessaire de faire l’expérience de la drogue pour comprendre qu’elle est une déstructuration de la personnalité, pour comprendre en quoi elle conduit à une autodestruction. Un esprit intelligent peut transcender la nécessité de passer par des expériences, pour entrer directement dans la compréhension. La « sagesse » que l’on prête aux « hommes d’expérience » en réalité ne vient pas vraiment de l’expérience, mais de l'intelligence, car seule l’intelligence donne la maturité de vue qu’on leur prête. Aussi ne devons-nous pas nous méprendre sur la portée du savoir empirique. Ce qui résulte de la seule répétition et de l’habitude n’est pas intelligent, donc n’instruit pas vraiment, mais conditionne. On gagne certes de cette manière une habileté pratique, mais pas encore une connaissance, s’il ne s’y ajoute la dimension de la compréhension intellectuelle. Platon fait ainsi la distinction entre le savoir empirique et la science. C’est ce qui sépare par exemple le rebouteux des campagnes, adroit pour remettre en place des articulations et le médecin

___________________________________________________________________________________________________________

 

    a) Dans lexpérience sociale l’expérience de la rencontre d’autrui ne veut pas dire : « expérimenter sur quelque chose ». Je suis beaucoup plus passif effectivement dans ce type d’expérience et la relation de dualité avec l’autre peut aboutir à un conflit qui n’est pas dans la structure de l’expérience sensible. C’est à l’égard d’autrui que la provocation de l’expérience est ma plus vive. J’ai beaucoup à apprendre de la vie en relation. Ce n’est plus seulement ma sensibilité, c’est mon affectivité qui est mise en scène, mon sens des valeurs et du respect de l’autre, mon sens de l’humain.

    b) Lexpérience éthique qui me confronte au souci du bien et du mal est aussi très différente. Elle donne à l’expression « faire une expérience » un sens très original. Dans un cas de conscience par exemple, je fais une expérience qui a une valeur pathétique qui ne se rencontre nulle part ailleurs. Le bien et le mal ne sont pas les objets de l’expérience objective, ce ne sont pas des choses que l’on puisse manipuler à son gré. La compassion devant la souffrance n’a pas du même ordre que l’habileté d’une manipulation technique.

    c) Lexpérience esthétique ne consiste pas non plus dans une « manipulation objective », mais dans une épreuve sensible devant la beauté. Elle suppose que celui qui fait l’expérience s’y abandonne entièrement. On ne goûte une musique que si on se laisse charmer par sa mélodie.

    d) L’expérience spirituelle est encore d’un ordre différent, elle est soit expérience métaphysique, soit expérience mystique. Dans les deux cas, ce qui s’y manifeste, c’est la révélation d’une idée, avec toute sa force de certitude. Là encore, l’élément de pathétique est essentiel, car il faut que l’esprit s’ouvre au réel pour que se produise la donation de sens du réel.

    Il est clair que l’expression « faire une expérience », n’a pas seulement le sens d’une expérimentation. Il est aussi abusif de ne regarder l’expérience sous l’angle de son interprétation empiriste. C'est un angle beaucoup trop réduit, à comparaison de la richesse et de la diversité de l'expérience humaine.

B. L’idée d’expérimentation scientifique

  

___________________________________________________________________________________________________________

 

    La prétendue « découverte » par l’expérience, n’est donc dans le domaine des sciences, qu’une vue naïve de l’esprit. Il ne faut pas penser la science à travers l’image naïve du botaniste qui part herboriser dans les champs. L’observation en général n’est pas l’expérimentation (texte). Seul celui qui cherche peut trouver, et cela même si les découvertes semblent parfois jaillir au hasard, ou apparaître au moment où on ne s’y attendait plus. La recherche ne consiste pas à aller cueillir des connaissances dans la Nature. L’expérimentation est la mise en œuvre rationnelle d’un protocole en vue de la validation d’une explication scientifique.

    Idéalement, l’expérimentationdoit être soigneusement constituée, conduite, contrôlée, vérifiée. Il s’agit d’éliminer en elle tout ce qui relève du hasard, tout ce qui pourrait altérer l’observation, pour ne retenir que les facteurs que l’on désire isoler pour les mesurer. L’expérience en physique suppose la répétition, souvent des centaines de fois, des mêmes phénomènes pour répéter leur quantification objective. Que fait l’élève de terminale, pendant les travaux pratiques de physique, de chimie, de biologie ? Il recommence des expériences qui ont été faites avant lui des milliers de fois, qui lui permettent de vérifier que la théorie donne effectivement les résultats que l’on découvre dans la mesure. Les cas d’école ont été élaborés par des savants et l’on donne à titre d’exercice à l’élève la possibilité de refaire des expériences.

    Dans ce processus, il n’y a pas de « découverte », l’essentiel tient dans une vérification. Si on laisse à la Nature une petite initiative, en fait le processus de l’observation revient tout entier à l’esprit qui expérimente. On ne peut donc pas dire, que l’expérience est la « source » du travail scientifique ; elle est plutôt l’inverse, son aboutissement. Elle est le terrain de la validation des théories, là où le travail scientifique trouve ses confirmations et ses preuves. La supériorité que l’on reconnaît aux sciences de la Nature vient de là, car elles ont constamment recours à l’expérimentation, afin d’apporter ces preuves qui nous montrent que les théories ne sont pas de pures constructions verbales, mais des constructions qui rendent compte des faits.

    ---------------La passivité de l’expérience dans l’expérimentation est donc extrêmement réduite et la subjectivité très encadrée, si bien que l’on se trouve dans une situation opposée à celle de l’expérience concrète. Par exemple, lauthenticité d’une expérience intérieure vient de ce qu’elle survient d’elle-même sans avoir été préparée, ni voulue. A l’inverse, la validité de l’expérience scientifique vient de ce qu’elle a été au contraire soigneusement préparée, voulue, élaborée. L’idée d’une expérience qui « survient » en délivrant une intuition ou une certitude est une idée bien trop subjective qui ne recoupe pas l’approche expérimentale qui vise au contraire l’objectivité. De même, les valeurs que peut rencontrer l’expérience subjective (éthique et esthétique) n’ont pas court dans le domaine des sciences où l’on tend à en rester à des jugements de fait et non à des jugements de valeur.

C. La méthode expérimentale

    Les épistémologues, depuis l’aube de l’approche objective de la connaissance au XVIIème siècle, ont tenté d’abstraire ce qui faisait le fond de la méthode scientifique. Descartes a ouvert la voie au XVIIème dans son Discours de la Méthode. Il y a fixé la forme de l’esprit scientifique, mais essentiellement dans la notion de théorie déductive de la science et de son projet final. Descartes n’était pas très porté sur l’expérimentation, à l’inverse de Pascal qui fut lui un expérimentateur. Le XIXème siècle nous a livré des expositions plus précises de la méthode expérimentale. Ainsi de L’introduction à l’Étude de la Médecine expérimentale, de Claude Bernard, qui est une proclamation très nette des exigences de l’expérimentation.

    Après avoir fait des découvertes importantes en biologie, Claude Bernard s’est finalement demandé comment il fallait rationnellement s’y prendre pour faire des découvertes. Le concept de méthode expérimentale a été forgé, pour ce qui relève tout particulièrement de l’expérimentation en biologie, mais il s’agit, selon Claude Bernard, en fait d’y penser l’interaction de l’esprit et de l’expérience dans la science. Nous pouvons nous référer à ce texte pour mieux cerner ce qui caractérise en propre l’expérimentation dans les sciences. Selon les termes de Claude Bernard : « La méthode expérimentale considérée en elle-même, n’est rien d’autre qu’un raisonnement à l’aide duquel nous soumettons méthodiquement nos idées à l’expérience des faits. »

    Selon Claude Bernard, (texte) le raisonnement expérimental se décompose en trois étapes :

    1° Le chercheur « constate », au cours d’une investigation méthodique, un fait. Par exemple, il voit que la rosée se dépose sur les objets métalliques, mieux que sur du bois. Ce pourrait être n’importe quoi d’autre, comme l’oscillation d’un pendule, la propagation des rides dans l’eau d’une mare quand on jette un caillou etc. Un fait qu’il s’agit d’expliquer. C’est le moment de l’observation scientifique. Le chercheur s’arrête sur un phénomène, l’isole et en quelque sorte se demande « comment se fait-il que »... le pendule se balance de telle manière, que la goutte d’eau ait telle forme, que la peau change de couleur dans telle maladie etc.

    2° Ce fait « suggère une idée » d’explication du phénomène. Une idée naît dans l'esprit du chercheur, qui le conduit à poser une question. La raison de ce phénomène de la rosée n’est elle pas que la propagation de la chaleur se fait mieux dans le métal que dans le bois ? C’est le moment de l’hypothèse.. Claude Bernard estime que c’est surtout l’intuition et le sentiment qui engendre l’hypothèse expérimentale. La formule « suggérer » indique que c’est l’observation qui est toute de même sensée donner une idée.

    3° Enfin,« L’idée enfin dirige l’expérience ». Afin de vérifier cette hypothèse, le scientifique institue une expérience qui a pour but d’infirmer ou de confirmer l’hypothèse qu’il a avancé. Si l’hypothèse est juste, il suffit de déposer dans l’herbe un morceau de cuivre (excellente conductivité), et de verre (conductivité quasiment nulle). On dit alors que l’expérience juge l’idée, c’est le moment de vérification.

    Autre exemple, Pascal constate, après les fontainiers de Florence, que l’eau refuse de monter dans une pompe au delà de dix huit brasses au dessus d’un plan d’eau. C’est le fait à expliquer. Pascal se demande si cela ne vient pas du poids de l’air s’exerçant sur l’eau. C’est l’hypothèse de la pression atmosphérique. Il écrit à son beau-frère François Périer pour lui demander d’organiser une expérience au Puy de Dôme avec du mercure dans un tube gradué. Le mercure est en effet plus lourd que la colonne d’eau et le dispositif d’un tube de mercure renversé peut-être transporté du bas au sommet du Puy. S’il est bien exact que la pression atmosphérique s’exerce sur les corps, elle devra être différente au sommet et au pied d’une montagne, la colonne d’air étant moins haute. L’expérience effectuée fait la vérification de ce que Torricelli avait déjà vu auparavant et elle corrobore l’hypothèse de Pascal.

    ... en présence d’une substance, d’un tremblement de terre, ou de la régulation des climats ; ces différents ordres de faits peuvent être regardés de la même manière, dans une même approche pragmatique. Nous voyons ce qui fait toute l’originalité de cette méthode dans les sciences de la Nature, en ce qui concerne leur mode raisonnement, quel est le type de la preuve. Prouver, c’est vérifier par l’expérience qui vient mettre en rapport la pensée et la Nature. C’est toute la différence avec les mathématiques, qui ne procèdent nullement à des expériences, et où la preuve est obtenue de manière purement déductive, par la seule force du raisonnement. La déduction consiste à tirer des conséquences à partir de postulats. Mais ici on n'a pas, selon Claude Bernard, affaire à une déduction. Un circuit se forme entre l’idée qui explique les faits et que les faits à leur tour prouvent d’une certaine manière la valeur de l’idée. L’explication est avancée par la raison et la preuve vient des faits. La répétition de l’expérience 10, 100 fois permet de généraliser l’hypothèse. On procède alors de manière inductive. L’induction est l’opération par laquelle on passe d’une proposition particulière portant sur des faits vers une proposition générale. On parle ainsi d’inductions amplifiantes pour dire qu’à partir de quelques expériences, on amplifie les résultats jusqu’à dégager une loi générale.

    Cependant, il s'agit là d'une représentation idéale qui est peut-être assez éloignée de la pratique effective des sciences. Ce qui est obscur dans cette analyse de l’expérimentation scientifique, c’est le peu de rôle que semble y jouer la théorie ; pourtant, un chercheur travaille toujours à l’intérieur d’une vision théorique. Le plus souvent, il déduit d’une théorie admise ou d’une théorie nouvelle, des conséquences qui pourrait s’appliquer à tel ou tel fait. Le raisonnement expérimental utilise les deux modes de l’induction et de la déduction. L’induction pour amplifier un résultat de laboratoire, la déduction pour exploiter les conséquences mesurables de la théorie. Or c’est le halo d’imagination scientifique qui est important pour qu’il puisse y avoir « découverte ». D'où viennent les idées géniales dans l'histoire des sciences. cf. René Thom. (texte) Soyons clair, les faits ne « suggèrent » aucune idée. Les hommes ont vu tomber des pommes pendant des millénaires sans y voir une « suggestion » de l’hypothèse de la gravité universelle ! Le génie de Newton n’est pas d’avoir « observé » les pommes tomber, c’est d’avoir imaginé l’hypothèse de la gravité. C'est très différent. La pomme qui tombe n’est qu’une illustration commode, un déclic révélateur, ou un exemple, mais c’est tout.

    ---------------Nous avons besoin de l’expérimentation pour valider les hypothèses scientifiques, mais il faut aussi comprendre, qu’à elle seule l’expérimentation, « est incapable de découvrir la (ou les) causes d’un phénomène. Dans tous les cas, il faut prolonger le réel par l’imaginaire, et éprouver ce halo d’imaginaire qui complète le réel. Ce saut dans l’imaginaire est fondamentalement une opération ‘mentale’». C’est justement à quoi aucune observation en l’air ou aucun appareil ne peut suppléer. L’expérimentation ne dispense pas d’imaginer, de penser et d’inventer. Elle ne donne aucune créativité. Pire, son rôle est négatif. Elle peut au contraire se borner à faire le tri des mauvaises idées, pour ne garder que les bonnes qu’elle est bien incapable de donner. « La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées neuves et fécondes à ceux qui n’en n’ont pas ; elle servira seulement à diriger les idées de ceux qui en ont et à les développer afin d’en tirer les meilleurs résultats possibles ». En conséquence, il faut avouer que mettre d'énormes machines entre les mains de savants sans imagination, ne ...

    ___________________________________________________________________________________________________________

 

    Si l’on se place non pas du point de vue de l’idéal, mais de la réalité, il y a historiquement plutôt (au moins) deux motivations de l’expérimentation dans les sciences: a) la première et la principale est d’ordre technique. Pasteur travaillait au départ pour améliorer la fermentation de la bière pour le compte d’un brasseur ! Il y a de nombreux exemples de découvertes qui ont été faites sous la poussée de contraintes d’améliorations techniques. Pensons au développement de la géométrie lié aux problèmes d’arpentage après les crues du Nil. b) La seconde est théorique et correspond à la démarche d’investigation de la recherche d’une explication. Là aussi nous avons des exemples.

    Ces critiques ne suffisent pas pour renvoyer complètement la méthode expérimentale au panier des « mythes d’épistémologue ». Il y a des raisons fortes de continuer à en faire l’éloge.

    a) La première est somme toute économique : il nous faut continuer à croire dans la puissance d’une méthode rigoureuse qui aurait fait ses preuves pour persévérer dans les coûteux investissement matériels de la science.  « On  serait bien en peine de justifier socialement le maintien du formidable appareil expérimental qui caractérise notre époque par le bricolage ou l’erreur féconde ». Socialement parlant, la seule conception de travail scientifique qui puisse tenir lieu de justification est bien la croyance dans la fécondité de la méthode expérimentale. Le bricolage scientifique, le hasard, ne peut donner de consistance à une direction rationnelle de la recherche : « ces arguments seraient difficilement compatible avec l’expression méthode expérimentale » : donc, même si la méthode expérimentale est un mythe, c’est au moins un mythe fécond. Certains pourrons s’en frotter les mains du point de vue de la technocratie qui exploite la recherche ! Nous devrons reprendre ce problème plus loin en parlant de la technique.

    b) La seconde raison est d’ordre pédagogique et rationnel. Du point de vue de la pensée rationnelle, nous avons besoin d’une certaine « logique de la découverte scientifique », pour paraphraser un titre célèbre. Il y a peut-être une distance entre la rigueur théorique de la méthode scientifique et une certaine irrationalité présente dans la pratique, mais on ne peut pas fonder un enseignement universitaire ou scolaire sur l’irrationnel. Cet irrationnel doit être reconnu. C’est le mérite de l’œuvre de Paul Feyerabend que d’avoir souligné toute l’importance de la libération de l’imagination scientifique, vis-à-vis du carcan que représente une vision trop étroite, rationnelle et rigide de la recherche scientifique. Le mythe de la méthode expérimentale est la justification de l’enseignement scientifique, même si nous avons de bonne raison de penser Contre la méthode.

D. La part de la raison et l’expérience

    _____________________________________________________________________________________________________

 

Vos commentaires

Questions:

1. En quoi l'expérience scientifique est-elle différence de l'expérience morale?

2. Qu'est-ce qu'une expérience authentique?

3. La méthode expérimentale est-elle d'abord un recours direct à des instruments de mesure, ou simplement une forme particulière de raisonnement?

4. Le raisonnement inductif à partir de l'expérience conduit-il à une certitude?

5. L'expérimentation ne contient-elle pas une sorte de violence faite à ce qui est étudié?

6. Dans quel cas une expérimentations peut-elle s'avérer décisive?

7. Qu'est-ce qu'une preuve expérimentale?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.