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L'illusion politique - Serge Carfantan
 
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Leçon 276.   L’illusion politique         

    Les mensonges peuvent influencer le cours de l’Histoire, les exemples ne manquent pas, comme la propagande qui a conduit à la première guerre engagée par les États-Unis en Iraq. Mais jusqu’à présent la tromperie était avant tout celle du pouvoir en direction des peuples, le mensonge machiavélien orchestré dans le but pour le Prince de renforcer son pouvoir et de se maintenir au pouvoir. La grande force du Quatrième pouvoir, celui des médias était alors en contrepoids l’exigence de vérité. Mais à l’ère de la post-vérité, c’est à un déferlement de mensonges auquel que nous assistons, le peuple lui-même y trouvant satisfaction et ne protestant même pas quand ils sont découverts, d’où le ton dépité de Katharine Viner la directrice du journal The Gardian suite à la campagne du Brexit : « La vérité a-t-elle encore de l'importance ?".

    Il faut être conséquent, si plus personne ne s’intéresse à la vérité, c’est que nous vivons dans l’illusion. A la place d’une rencontre de la vérité capable de bousculer nos préjugés et de favoriser la remise en question, nous préférons la mise en scène ingénieuse et ludique de quelques-unes des fantaisies à la mode dans l’opinion. Bref, à la place de la vérité, le buzz sur Internet, les rumeurs, les coups de gueules et les ragots. En lieu et place de la vérité. Exactement comme si nous prenions au pied de la lettre les guignols de la politique pour élire éventuellement celui qui est encore plus guignol que les autres, la politique se diluant dans le spectacle universel. Le monde de l’illusion.

    Donc, en pareil contexte, en quel sens est-il pertinent de parler d’illusion politique ? Peut-on se cantonner à la vision du pragmatisme de Machiavel, incluant, au nom de la raison d’État des manigances en direction des peuples ? Est-ce la pratique de la politique elle-même qui est illusoire ? Ou bien est-ce que ce sont les attentes fantasmées que nous projetons sur la politique qui sont totalement illusoires ?

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A. De la postmodernité à la post-vérité

    En 2016, le dictionnaire d’Oxford intégrait comme mot de l’année, post-truth, post-vérité. Définition : « relatif aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ». Dans le travail journalistique, la priorité est de rapporter des faits, puis de les commenter, en bonne logique, les faits concourent à établir la vérité. Si par mégarde il arrive que les médias donnent en guise d’information des faits erronés, normalement, l’erreur est involontaire et elle est suivie d’une correction. Mais dans le registre actuel de la politique se produit un étrange renversement : des personnalités publiques peuvent très bien annoncer de fausses informations en connaissance de cause pour en tirer directement un bénéfice électoral, ce qui revient à déployer dans l’opinion une illusion efficace. Donald Trump l’a fait en lançant délibérément « l’information » selon laquelle le président actuel, Barack Obama, ne serait pas né aux Etats-Unis mais au Kenya, pays de son père, ce qui l’aurait juridiquement disqualifié comme président. Or la publication du certificat de naissance de Barack Obama n’a même pas entamé la crédibilité de Trump, ce qui laisse penser qu’une opinion qui plaît à un électorat vaut davantage que la vérité, non seulement pour celui qui en tire un bénéfice direct, mais aussi pour ceux qui y croient qui se satisfont de la tromperie et ne veulent même pas tenir compte de la vérité. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

    1) Si nous en sommes là ce n’est pas par hasard. Reprenons quelques éléments d’études présentées ailleurs. Le processus qui s’accomplit sous nos yeux, en effet n’est rien de moins que l’aboutissement du relativisme généralisé de la postmodernité. Le structuralisme avait ouvert la voie, enseignant que toutes les cultures ont droit à la reconnaissance de leur valeur et de leur dignité. Le modèle culturel occidental n’a pas le monopole de l’humanité. Il y a une richesse dans toutes les cultures traditionnelles. Rien à redire dans cette volonté de redonner la place qu’elles méritent aux cultures traditionnelles, mais le dérapage qui a suivi est devenu incontrôlé, élargissant démesurément le relativisme. De "toutes les cultures sont également légitimes » on est passé à « tout est culturel », de « tout est culturel » à « toutes les opinions se valent ». Le résultat, c’est qu’alors, puisque tout se vaut, n’importe quoi est d’abord promu au rang de culture : le sexe, le loto, la pétanque, les jeux vidéo, les gadgets, la télévision dans tout ce qu’elle produit, la publicité, le cinéma, la mode, le maquillage, etc. "Une méditation faite pour éveiller l'esprit et un spectacle fait pour l'abrutir", c’est du pareil au même ; c’est le triomphe de l’hyperindividualisme, conséquence directe, "il n'y a plus ni vérité, ni mensonge, ni stéréotypes, ni invention, ni beauté ni laideur, mais une palette infinie de plaisirs, différents et égaux".

    En matière de politique le résultat est très visible : c’est le règne du chacun pour soi, toutes les opinions se valent et ont une égale dignité indépendamment et déconnectées de la réalité. Dans un glissement subtil et inaperçu, un voilement se produit, il n’y a plus la vérité, mais « ma » vérité, et puisque l’ego ne se pose que face à un autre ego, « ta » vérité. La vérité est annexée dans le territoire d’appartenance de l’ego, ce qui revient exactement à confondre la vérité avec mes opinions personnelles. La vérité n’est pas personnelle et n’appartient à personne. Si nous étions un tant soit peu lucide nous verrions immédiatement qu’une opinion peut être vraie ou fausse ; qu’une opinion peut être erronée et même si elle contient une part de vérité, elle n’est jamais qu’une option sur la vérité et rien de plus. Mais nous sommes confus et l’esprit embrouillé, donc on mélange opinion et vérité. Poussons un peu plus loin : imaginons un élève qui dirait à son professeur de mathématiques : « oh, 2+3=5, c’est vieux, c’est juste votre avis, si on changeait pour 2+3=6 ? Après tout, la mode change, on n’a qu’à s’inventer une nouvelle vérité !». On peut trouver cela drôle, mais la drôlerie masque la dérision et la dérision dissimule la destruction. Ce qui revient ici à détruire la vérité à sa racine, toute approche scientifique et toute investigation en général. C’est le cul de sac du relativisme. Dans la pratique, cela veut dire que les faits sont choisis subjectivement selon des préférences égotiques, il n’y a donc plus de faits capables de démentir une opinion. Comme l’opinion fonctionne dans un esprit moutonnier, le « moi » s’agrandit dans un « nous » d’un parti face à « eux » d’un autre parti, et chacun de ces moi agrandis entretient sa bulle cognitive à l’intérieur de laquelle les gens sont d’accord entre eux mais ne tiennent aucun compte de ce qui ne va pas dans leur sens.

    D’où le néologisme post-factual politics, politique post-factuelle, pour décrire une transformation de l’interaction entre les médias et la politique dans laquelle les leaders politiques orientent systématiquement les débats vers de l’émotionnel pour en faire l’enjeu d’un parti-pris qui joue allègrement avec le langage en ignorant les faits et la nécessité d’y soumettre toute argumentation. Ainsi se vérifie le fait que le politique est donc leader d’opinion au sens strict, ce qui enveloppe un aspect collectif de l’opinion assez limité, tout en évacuant tout sens critique. Les observateurs de ce phénomène ont noté le développement en traînée de poudre des expressions « ère post-factuelle » non seulement aux États-Unis et au Royaume-Uni mais aussi en Australie, en Inde, la palme revenant semble-t-il à la Russie qui semble être allé le plus loin dans la post-vérité, tant en politique intérieure qu’extérieure. Plus généralement il est évident que cette « ère post-factuelle » est largement favorisée dans les pays dans lesquels les médias sociaux jouent un rôle de premier plan et aussi dans lesquels le déversement d’informations est continu 24h/24, ce qui mécaniquement favorise à la fois la désinformation (n’importe quelle petite phrase tweeté fait aussitôt le buzz) et la surinformation (le nuage d’inconnaissance où l’on s’égare car tout est mis sur le même plan). Etant donné que les médias sociaux sont avant tout des tuyaux où circule pas mal de bavardage, de frime et de provoc’, ils sont un relais idéal pour le développement de la post-vérité.

    2) Que faut-il en déduire pour le sujet qui nous concerne ? Au bas mot, si c’était encore nécessaire, une confirmation que dans la période actuelle les politiques ne sont pas en phase avec la réalité, pour employer une expression de Pierre Rabhi. La seule manière d’être en phase avec le réel avec lequel doit traiter le politique, c’est de le regarder droit dans les yeux sans ciller, donc de le connaître en vérité, puis de décider en connaissance de cause.

    Mais cette analyse est insuffisante. Certes le souci de la vérité, quand on vit à largement l’écart du peuple tout en cherchant à l’amadouer par des discours doit être assez léger ; mais est-il présent quand on manie le verbe pour l’effet, pour bluffer dans une sorte one man show permanent où il s’agit de se montrer plus que de tenter de persuader du bien fondé de quoi que ce soit ? Pour ce qui est des effets, nous avons été servis par quelques exemples récents. Il y a des points communs évident entre Boris Johnson, ancien maire de Londres et partisan du Brexit et Donald Trump lors des élections aux Etats-Unis : coiffures excentrique, expressions grimaçantes, formulation à la pelle de quantité de contrevérités, vocabulaire volontairement outrancier. On est dans le registre d’une prestation de télé réalité (Trump a été animateur d’un show de ce genre).

    Ensuite, il y a l’art de bluffer. En 1986 le philosophe américain Harry Frankfurt publie un article qui offre un début de théorisation. Il cherche à établir une parenté entre le fait de dire des mensonges, lies, et de sortir des conneries, bullshit. C’est exactement ce passage depuis le mensonge vers la connerie galopante qui nous intéresse. Frankfurt récidive en 2005 dans un livre à succès traduit sous le titre De l’art de dire des conneries. En substance voici ce qu’il soutient : Alors qu'un menteur, liar, fait délibérément des déclarations fausses, le baratineur, bullshitter, qui sort des conneries est indifférent à la vérité. Le menteur a besoin de connaître la vérité pour mieux la cacher à son interlocuteur, mais le baratineur s’en fiche, il n'est intéressé que par la poursuite de ses propres objectifs, n'a pas besoin de la vérité, il bluffe pour parvenir à ses fins. « Le concept fondamental qui caractérise la nature du mensonge est celui de la fausseté : le menteur est avant tout quelqu’un qui proclame volontairement une chose fausse. Le bluff vise lui aussi à transmettre une fausse information. Cependant, il se distingue du mensonge pur et simple en ce qu’il repose non pas sur la fausseté, mais plutôt sur le trucage. Ainsi s’explique qu’il soit si proche du baratin. Car l’essence même de ce dernier est l’imposture, et non la fausseté ». Or ce que nous ne voyons clairement, c’est le degré de gravité du bluff, car il est couramment assimilé à un simple jeu, ce qui masque sa vraie nature, de la même manière que la grosse rigolade peut souvent dissimuler la puanteur du racisme en le recouvrant d’un masque hilare. C’est un cheval de Troie. Frankfurt est très net : « Les conneries sont un ennemi plus grand de la vérité que ne le sont les mensonges. », bullshit is a greater enemy of the truth than lies are.

    Revenons sur la première guerre de Bush en Iraq. La propagande a été savamment orchestrée pour persuader l’opinion que le régime de Saddam Hussein produisait des armes de destructions massive. Bush ne mentait pas, il bluffait surtout, il baratinait, il disait des conneries, son but était clairement d’envahir l’Iraq, qu’il y ait ou non des armes de destruction massive. Il a donc joué sur le trucage jusqu’à se servir de Colin Powell le 5 février 2003 pour exhiber des soi-disant preuves devant le Conseil de Sécurité de l’ONU. Ce dernier en gardera d’ailleurs une forte amertume quand, interrogé par une chaîne de télévision, il expliquera que cette prestation en grande partie fausse avait détruit sa carrière. Donc en l’état, Colin Powell a menti et dans ce cas précis, Bush a baratiné et c’est Powell qui a fait les frais du baratinage de son patron. Or les conséquences de cette imposture sont d’une extrême gravité, nous les subissons encore de plein fouet dans la violence qui règne au Proche-Orient. Elles justifieraient un procès qui a déjà été tenté. Si on enlève le masque du baratineur qui fait illusion, comme la frime peut faire illusion, ce que l’on voit c’est le menteur. On mesure donc la situation inquiétante quand le public lui aussi se fiche de la vérité, n’a plus aucun réflexe critique et qu’il écoute le baratineur, comme un bonimenteur de foire en se satisfaisant grassement de toutes les conneries qu’il peut sortir, car il est alors sous l’illusion. Donc complice. Avec toutes les conséquences que cela implique, quand on abdiqué tout discernement, on n’a pas à se plaindre si on se fait avoir. Mais comme le consumérisme favorise largement l’irréflexion, la légèreté et une sorte d’ébriété euphorique… On est plutôt mal barré, car préformé dans l’illusion.

B. Le fait politique, l'opinion publique et l’illusion

    Ce que nous venons d’examiner va maintenant nous permettre d’aller plus avant en tirant parti des analyses très détaillées de Jacques Ellul dans L’illusion politique. Commençons par un premier point. On pourrait objecter à ce qui précède que la politique ne peut être un jeu d’illusion, car, d’une part elle traite des problèmes réels, ce qui fait endosser au politique une lourde responsabilité ; d’autre part, face au politique, il y a l’opinion publique dont il ne peut pas faire ce qu’il veut, il peut tenter de la séduire, mais il la craint d’une certaine manière ; il sait qu’il sera jugé sur ses actes et ramené de gré ou de force vers la réalité. Un clown, un fantaisiste, un dilettante ne fait pas le poids, il sera éjecté dans la confrontation avec le réel. S’il est un lieu commun largement partagé, c’est qu’il y a des faits politiques sérieux dont il faut traiter ; pour la génération 68 c’était même le sérieux par excellence, au point que l’on a pu dire que tout est politique et que l’on a même pu penser que la politique pouvait tenir lieu de morale. (texte)

    1) Il est vrai que depuis la Révolution les temps ont changé, nous ne sommes plus sous le régime de monarques versatiles et incompétents, « il n’est plus possible de faire une politique, quelle qu’elle soit, sans l’appui de l’opinion publique. La politique n’est plus le jeu de princes, mais elle suppose l’accord de l’opinion ». Même un dictateur est obligé de tabler constamment sur l’opinion, de la manipuler de manière à donner l’impression d’agir en fonction de la volonté générale. Inversement, un gouvernement représentatif (ce que nous appelons démocratie), serait tout à fait paralysé s’il ne tenait pas l’opinion dont il dépend. « Il se doit de la former, de l’orienter, de l’unifier, de la cristalliser de telle façon que cette opinion ne bouleverse pas sans cesse le travail politique entrepris ».

    On dira bien sûr que pour que l’opinion puisse donner son accord ou bien s’opposer sur telle ou telle question, il faut d’abord qu’elle soit informée, qu’elle en ait une connaissance des faits. Mais de quoi parle-t-on ? Autrefois il y avait des « faits politiques locaux, d’intérêt immédiat constatables directement : une famine dans la région, une crise successorale dans la famille du seigneur, la faillite d’un consul de la ville, tout le monde pouvait le connaître personnellement dans le groupe qui était intéressé ». Il n’y avait pas de solidarité mondiale et très peu de solidarité nationale. Les faits politiques à caractère global n’était pas connus par l’ensemble de la population, ils ne concernaient que les élites et restaient loin des préoccupations de l’homme ordinaire vaquant à ses intérêts personnels. Le XIXème et le XXème siècle nous ont fait entrer dans une ère où nous avons dû reconnaître que rien ne se produit en un point sur la planète qui n’ait d’incidence partout ailleurs. Une guerre en Iraq et en Syrie, une crise économique aux Etats-Unis propagent leur onde de choc partout. C’est la loi de la non-séparation des événements dans la trame mondiale. D’autre part, en même temps que cette prise de conscience voyait le jour, l’information devenait globale et circulait à une vitesse de plus en plus rapide.

    Les faits ne sont plus pour l’opinion ce qu’ils étaient, il s’est produit un renversement et une projection dans l’abstraction. Ellul prend l’exemple de l’invasion de la Tchécoslovaquie par Hitler en 1939. Le fait est concret et local pour les généraux commandant la division, pour les soldats, pour la population qui, humiliée, les voit défiler, pour le président Hacha et ses ministres. Les soldats allemands sont en armes et passent la frontière. C’est un fait brut pour ceux qui sont pris dans cette situation, mais ils n’ont pas de vision globale, la vision d’un témoin direct reste fragmentaire. Ce n’est pas ce qui forme une opinion publique, l’opinion publique va se former quand « les Français, les anglais etc. vont lire dans leurs journaux la traduction verbale du fait qui vient de se produire », alors seulement il y aura un fait politique réel pour l’opinion publique et pas avant. D’où la proposition décisive : « aujourd’hui, est un fait ce qui a été traduit verbalement ou en images ; qui a été retravaillé pour lui donner le caractère global que très peu d’hommes peuvent expérimenter ; qui a été transmis à un grand nombre d’individus par des moyens de communication ». Nous en arrivons donc à l’idée que c’est « sur ce fait abstrait que l’opinion publique prend position et se cristallise ». Assurément pour le citoyen d’une Cité grecque le sens était très différent, ce qui est politique relève directement de la vie de la Cité, relève des actes et est nécessairement local. Mais nous voici comme par magie absorbés dans l’abstraction. A cela s’ajoute deux conditions. 1) un fait n’est politique que « lorsque le gouvernement ou un groupe puissant a décidé d’en tenir compte ». 2) ensuite, « lorsque l’opinion publique considère ce fait comme tel et comme politique ». « Un fait ne devient politique que dans la mesure où l’opinion se forme autour de lui, dans la mesure où il a retenu son attention ».

    Il est tout à fait possible qu’un « fait parfaitement politique dans sa teneur, expérimenté par quelques centaines ou quelques milliers de personnes », puisse « ne pas « exister » si l’opinion publique n’est pas saisie ». Et il faut peser le terme « saisie » ici. Car on peut se poser ici des questions : par qui ? En fonction de quoi ? En fonction de quel critère d’importance ? Nous ne sommes pas dans le registre de l’expérimentation physique où il faut bien s’incliner sur les résultats de fait. Le fait politique qui inonde l’actualité mainstream ne s’impose d’aucune manière de lui-même, quand bien même sa traduction serait écrasante de réalité dans « le choc des mots et des photos ». Il est choisi et construit. L’opinion en a été saisie. Ce que « l’opinion publique ne reconnaît pas en tant que fait n’a pas d’existence politique ». L’attestation de ceux qui l’ont vécu ne suffit pas et ne peut prévaloir sur ce que l’opinion croit et détermine comme étant un fait politique. Donc, quel que soit le régime politique, c’est aussi vrai pour la démocratie, il y a nécessairement des faits qui n’existent pas parce que l’opinion n’en n’est pas avertie et, soyons honnêtes, aussi parce que l’on a un intérêt à ne pas les reconnaître. On pourrait donner une foule d’exemples. Ellul prend celui de la condition ouvrière au XIXème siècle en Angleterre et en France. L’opinion ignorait le travail des enfants, les taudis, les bas salaires, la misère, les conditions inhumaines du travail etc. 15 pour cent de la population en avait l’expérience, alors qu’une simple promenade dans les quartiers ouvriers pouvait ouvrir les yeux. C’est la pugnacité des révoltes et la violence de l’action ouvrière qui a pu faire entrer cette condition dans le fait politique. Le seul témoignage sensible de l’observateur ne suffisait pas à changer le niveau d’abstraction de la représentation commune dans l’opinion.

    2) « Ainsi le public ne connaît qu’une apparence et c’est cette apparence qui, par l’opinion est transformée en fait politique ». La formule n’est pas discutable, elle n’est même pas polémique : c’est comme cela que cela marche ! Mais dira-t-on, si l’information est donnée de manière sérieuse, on peut  résoudre la difficulté. A quoi Ellul répond : « une information ne suffit pas à donner au fait sur lequel elle porte le caractère de fait politique ». Une fois qu’elle est passée, elle est vite oubliée. Une info en chasse l’autre, quand bien même elle serait répétée pendant cinq ou six jours, ce n’est pas décisif. Et il n’est pas certain que même précise et scientifiquement argumentée, elle puisse y parvenir, dans la mesure où le public n’est pas pris par un exposé qu’il comprend mal ou auquel il accorde peu d’attention… s’il n’y a pas un bonne dose d’émotionnel et de parti pris.

    Ellul compare par exemple le l’exécution des Rosenberg aux Etats-Unis, avec les émeutes en Allemagne où Goettling, un manifestant avait été jugé, condamné pour espionnage et fusillé. Les deux affaires étaient semblables : procès pour espionnage, absence de preuves, exécution, mais le procès de Goettling n’a pas eu droit au statut de fait politique, l’information était effacée dès le lendemain dans la mémoire du public. Par contre l’affaire Rosenberg a eu une toute autre portée. Une information à caractère objectif, comme un bilan de gouvernement, ne produit pas une opinion publique, la neutralité de l’information manque de l’émotionnel dont peut se saisir la propagande. Il faut que le fait soit « mis en vedette », mais plus il est agité dans l’émotionnel, plus on s’éloigne d’une information sensée, pertinente et réfléchie. Mais la cristallisation émotionnelle de l’opinion publique peut opérer et en définitive, et c’est de cette façons qu’il faut comprendre que « le fait n’est important politiquement que si l’opinion s’y attache ». Quoi qu’il se produise dans l’actualité, il faudra pour l’opinion monter l’affaire, comme on monte au fouet un blanc d’œufs ; une information neutre et dans la mesure du possible impartiale n’émeut pas l’opinion. Pour qu’elle le soit, il faut, de gré ou de force lui injecter des valeurs (la Paix, la Justice, la Vie etc.) il faut directement faire appel au lecteur pour qu’il réagisse, (le réactionnel est émotionnel), se sente concerné, juge et prenne parti. Alors seulement on aura un fait qui est devenu sérieusement politique, ce qui ne veut pas dire en réalité ni qu’il soit vraiment sérieux, ni qu’il soit véritablement politique ! Il arrive cependant, Ellul le reconnaît, que certains faits fassent irruption directement dans le champ politique sans propagande. C’est rare, mais cela se produit. Est-ce pour autant une entrée par effraction du réel dans le domaine de l’illusion politique ? Non. Le plus souvent, c’est parce qu’un événement de l’actualité heurte de front un stéréotype bien établi dans lequel l’opinion croit et du coup, l’événement devient choquant et troublant. L’exemple donné est celui d’un criminel arrêté à Londres torturé par la police, l’affaire avait fait grand bruit à l’époque parce qu’elle bafouait l’idée que « la police anglaise ne torture pas les prisonniers ». Nous l’avons vu ailleurs, il faut se représenter l’opinion comme innervée par des croyances dérivées, croyances dérivées de croyances racines. Les stéréotypes en question sont eux-mêmes le produit d’une influence exercée dans l’opinion sous l’effet soit d’une propagande ou bien d’une éducation. L’effet de scandale vient donc de la contradiction entre une croyance reçue et un fait que l’on peut imputer à des responsables qui devraient être normés et qui ne le sont pas. Nous ne sommes pas sortis du double mental de l’opinion.

    On peut même aller plus loin, on peut créer un problème politique à partir de faits inexistants. Exemple intéressant : en 1954 la femme d’un diplomate soviétique en Australie, Mme Petrov refuse de rentrer en U.R.S.S, arrêtée en Australie par deux agents du Kremlin, elle allait être embarquée de force quand elle fut délivrée par des autorités australiennes. Le fait est donc raconté par la presse australienne, puis répétée par la presse anglaise, américaine, française etc. Mais en Russie le fait est tout autre : Mme Petrov voulait rentrer, mais elle a été abusivement retenue de force par la police australienne. La même photo a servi de preuve d’un bord comme de l’autre, soit pour montrer que des agents soviétiques arrêtait Mme Petrov ou des agents australiens. Alors comment croire l’un des récits ? Par l’appui donné à une allégeance politique. L’intellectuel honnête suspendrait son jugement, le citoyen lambda dira que « tout ça, c’est des bobards », tout en y croyant. Du coup, il en viendra à préférer les rumeurs aux informations officielles, la rumeur paraissant plus digne de foi que l’information officielle ! Il suffit d’ajouter ensuite une bonne dose de paranoïa et un zeste de conspirationnisme aigu et on est dans le flou psychédélique le plus total. Toujours est-il que dans pareil cas, la connaissance du fait n’est plus qu’une affaire de croyance.

    La conclusion qu’en tire Ellul est tout à fait remarquable : « L’univers politique… n’est pas un univers réel, mais pas davantage un univers mensonger. C’est un univers d’abord psychologique, et par rapport à la réalité, fictif ». Une fiction qui plane dans les esprits et voile toute perception avec des abstractions stéréotypées, et, parce que l’on adhère puissamment à ces abstractions, ce que l’on croit devient illico réel, « c’est une nouvelle réalité superposée à l’autre, une réalité composée de slogans, d’images en noir et blanc, de jugements clairs, qui retirent de la réalité ordinaire, pour faire vivre l’homme dans un univers singulier, qui possède sa logique, sa cohérence… c’est dans cet univers-là que l’homme politique doit agir ». Ainsi, l’homme féru de politique et fortement conditionné par la politique, vit dans « un univers mental, c’est-à-dire où tout est traduit en image, où tout est image », où l’image s’interpose constamment, de sorte que toute expérience est devenue « une traduction. Il vit dans une un univers retraduit, recomposé ; il n’a plus de relation directe avec aucun fait ». Là pour mieux comprendre la portée de cette affirmation, il suffit de lire Krishnamurti qui insiste beaucoup sur ce point. (texte)

    Le fait lui-même s’efface, évacué dans son intégration à un univers mental psycho-politique, ainsi un fait est en sous-main investi d’une portée générale et devient connu de tous, par le biais des mass media. Et là nous touchons une question difficile, de manière étrange, « les mass media ont un caractère singulier : elles atteignent l’individu dans la masse. Et elles entraînent chez l’auditeur une extraordinaire confusion du personnel et du collectif ». « Le fait pour devenir vrai aux yeux de la foule, doit être social et socialement daté et localisé ». Il faut que chacun s’y retrouve, il faut que le contenu émotionnel soit tel qu’il permette de socialiser un héroïsme, une misère, un combat contre la mort etc. Anders avait une expression géniale pour désigner cet étrange relation du consommateur aux médias comme faisant advenir une existence fantomatique (texte) en lieu et place de la subjectivité personnelle et vivante.  Une subjectivité sans véritable sujet, un sujet de masse. Toujours est-il que l’événement, passé à travers le filtre déformant des mass media prend une importance considérable et « refoule totalement hors du champ perceptible les autres faits. Ceux-ci existent d’autant moins que l’autre existe d’autant plus. Le fait reçoit maintenant sa réalité de la communication qui crée pour l’homme un univers fictif ». Nous aurions envie de sauter sur place pour dire : mais c’est la Matrice ! Celle de Matrix ! Mais ce serait trop rapide. Ce qu’Ellul veut souligner, c’est l’empire des médias entraîne pour conséquence « que les faits de la vie quotidienne sont dévalués, sont méprisés par celui-là même qui les vit. « Qu’est-ce que la routine du travail, qu’est-ce que l’expérience familiale, à côté de l’événement que l’on voit à la télévision ? » Que vaut la marche dans la forêt et la découverte des paysages, quand on a sur l’écran l’image du paysage ? A partir du moment où, le doublement du virtuel s’insérant partout, l’homme vit dans un environnement verbal fictif, tout y passe. La vie réelle qui est passionnément mon étreinte de la Vie… disparaît. La femme vivra plus intensément sa relation avec son mari, en regardant sur l’écran la vie d’une autre. La voisine deviendra quelqu’un le jour… où elle passera à la télé dans un micro-trottoir ! La subversion est subtile, « les faits de la vie, transposés, éclairés, aménagés, sortent des catégories du vrai et du faux, et l’illusoire devient plus réel que la plus proche réalité ». Ce n’est pas le travail de manigance d’une sorte d’un démon mauvais extérieur qui conspire contre l’humanité. « Cet univers est volontairement, scientifiquement organisé, « il est produit par l’usage collectif, massif des mass media, il ne procède pas d’un machiavélisme, d’un désir de tromper. Il est une création invisible mais universelle par suite de la systématisation de la traduction verbale de l’événement ».

    Nous avons pris l’habitude de penser que les problèmes politiques existaient en soi et que l’information était là pour les soumettre à l’opinion publique. « La réalité ne correspond en rien à ce schéma ». D’abord, comme nous venons de le voir, il n’y a pas « d’opinion publique en soi ». Il n’y a pas de « problèmes politiques en soi ». Les problèmes sérieux existent, comme il existe aussi un éventail de solutions créatives, mais qui ont peu de chances de figurer au JT, et puis elles ne sont pas vraiment du ressort des politiques, mais viennent de la société civile qui innove.

    La thèse de Jacques Ellul, c’est qu’il y existe un mécanisme global de l’information-propagande capable de créer une très forte distorsion générant au final les problèmes politiques. Le texte d’Ellul est limpide : « les faits traduits et interprétés sont diffusés par les mass media. La propagande constitue à leur sujet une opinion publique… celle-ci s’empare des faits, les réorganise à son tour, les charge d’un potentiel de passion, de couleurs violentes. La propagande exploite ce mouvement spontané, et à ce moment organise le problème politique. L’opinion se cristallise sur le problème, en exige la solution, et on ne peut plus éviter la crise parce que l’opinion ne peut accepter de solutions discrètes et moyennes. La propagande peut ainsi créer de toutes pièces des problèmes dramatiques ; bien entendu à partir du moment où l’opinion est montée, le problème existe même si son point de départ était infime ». D’où au final la justification d’une action politique pour le résoudre.

C. Le château kafkaïen et l’efficace de la machine

    Résumons. L’homme politique agit dans l’univers d’images de l’opinion, mais il peut aussi créer des images par le biais de la propagande. L’opinion publique se forme dans l’univers des images et détermine le politique qui doit forcément gouverner en fonction d’elle. Nous avons tendance à raisonner en termes de rapports de forces, mais d’après ce que nous venons de montrer, c’est tout à fait inexact. Le gouvernement ne fait pas l’opinion qui possède ses stéréotypes et ses préjugés qu’il est très difficile de modifier et l’opinion n’oblige pas le gouvernement, car elle n’a pas, au niveau des médias mainstream, de moyens d’expression spécifique. Ellul préfère donc parler non pas de rapport de force, mais d’une double paralysie. Paralysie du gouvernement qui doit composer avec l’inertie d’une opinion incohérente, paralysie d’une opinion qui ne parvient pas à s’exprimer véritablement. Conséquence : « chacun a l’apparence de maîtrise et de gouverner l’autre, mais chacun en réalité n’a qu’un pouvoir factice, non seulement du fait de sa dépendance envers l’autre, mais du fait que tous deux, en commun, ne peuvent plus s’attaquer aux questions réelles et ne détiennent pas les véritables pouvoirs ». D’où l’aspect subséquent de l’illusion politique, à savoir « l’illusion de ceux qui croient pouvoir modifier la réalité par l’exercice du pouvoir spécifiquement politique ». (texte) Mais attention, cela ne veut pas dire que l'État ne fait rien, mais qu’il faudrait peut-être revoir notre manière de penser le pouvoir politique réel. A trop nous focaliser sur l’idée que l'État est un organe de décisions simples que l’on répercute avec des procédures établies, nous oublions ses rouages et sa complexité.

    1) La manière la plus illusoire de considérer la réalité consiste à remplacer ce qui est  par ce qui devrait être ; et l'État est un objet que nous avons tellement théorisé et idéalisé que nous ne voyons plus du tout ce qu’il est et quel est son fonctionnement réel, mais seulement son idéal.

    Le réel, tout un chacun le rencontre dans les démarches administratives. « L'État s’absorbe peu à peu dans l’administration. Il existe une façade, une apparence du pouvoir politique dans la personne d’un tel homme, dans tel conseil, mais ce n’est qu’une façade[ », les véritables problèmes politiques sont entre les « mains des bureaux. Là réside la réalité de l'État moderne ». Pour commencer, nous le savons tous, l’administration est devenue d’une pesanteur considérable. Nous sommes très loin de l’idée d’Aristote de limiter la taille de l'État à celle de la Cité que l’on peut embrasser d’un regard circulaire du milieu à partir de la colline la plus haute. On est dans le gigantisme, l’usine à gaz, le fouillis des bureaux et de leurs compétences respectives, les centaines de services d’un ministère, les divisions, les hiérarchies, tellement complexes qu’il faut créer des passerelles et des outils de connexion pour s’y retrouver. Existe-il- seulement un organigramme ? Un dossier peut passer par dix ou vingt services dépendant de directions différentes. Personne ne peut avoir une vue complète de cette complexité et en réalité personne ne la contrôle. Si un ministre n’est rien sans son infrastructure bureaucratique, le ministère forme lui de son côté un énorme organisme, comme dit Ellul que « la bureaucratie compénètre la tête politique ». Le ministre ne connaît pas tous les bureaux, juste ses directeurs, les directeurs connaissent les chefs de services, les chefs de services etc. « A partir du moment où une décision globale de principe est prise par le ministre, elle lui échappe, l’objet prend une sorte de vie propre, circule dans les services, et tout dépend en définitive de ce que les bureaux vont décider d’en faire. Il en sortira peut-être un ordre conforme à la volonté première. Il en sortira peut-être un texte assez éloigné », peut-être rien du tout, la décision s’étant épuisée dans les circuits. Un ordre ministériel peut très bien être bloqué volontairement ou involontairement à un endroit ou un autre. Une décision de principe peut ne pas être suivie de décrets d’application. Les exemples sont nombreux.

    Il est vain d’accuser la gabegie des bureaux, la paresse, le jeu des ronds de cuir ; en réalité, le poids est lié à la complexité, ce qui engendre inévitablement les complications. Nous en sommes à un stade où les bureaux mènent une sorte de vie indépendante, ils ont leur propre capacité de censure et de décision dans laquelle entre en jeu des intérêts, des pressions personnelles, des lois de fonctionnement obscures contres lesquelles on ne peut rien. Donc non seulement la lourdeur fait que l’impulsion nerveuse centrale venue d’en haut n’arrive pas aux membres, mais sur le parcourt, « le système transmission s’est transformé en système de décision », d’où une pluralité potentielle de résistances et de détournements. On ne peut pas dire que la direction est distincte de la bureaucratie, certes, elle la dépasse par son autorité, mais elle reste dans le même cadre. Le nouvel arrivant au pouvoir est certainement plein d’allant et professe une philosophie du changement, mais du côté de l’administration, qui est une organisation, l’esprit est par nature conservateur. L’administration, c’est la continuité et la stabilité. Même si lors des grands changements de régime il y a parfois de grands coups de balais, demeure les influences, une constance de structure, des traditions : c’est la vraie force de l’administration. Changez le personnel et passé un certain temps de flottement, on reviendra aux anciennes procédures. Paradoxe : si au sommet les décisions sont personnelles et la responsabilité assumée, une fois diffusé dans le corps administratif et son personnel, elle elles deviennent peu à peu impersonnelles, vidées de responsabilité, d’où l’anonymat et le secret.

    Mais le plus inquiétant, c’est que les décisions administratives deviendront au contact du citoyen… autoritaires. « L’administration ne peut pas être autrement, quoique n’ayant aucune intention de l’être. Il faut bien, tout simplement, que les circulaires s’appliquent, il faut bien que le système tourne… que l’ordre public soit maintenu et les travaux publics exécutés ». Comme Max Weber l’avait montré, la bureaucratie fonctionne sans égard pour l‘homme, car elle exécute des règles objectives portant l’intérêt général, elle ne peut fléchir devant la plainte d’un particulier. Les employés peuvent très bien se montrer gentils et compréhensifs, mais ils ne peuvent pas contester la décision des bureaux. De toutes manières, les « recours administratifs » (ils existent) supposent des moyens que 99% des administrés n’ont pas. L'État, n’est pas autoritaire parce que dirigé par un Fürher absolu, mais par la puissance de son administration. Chaque jour elle prend çà et là et partout vingt mille petites décisions absolues envers les administrés qui n’ont aucun recours, ni aucune protection. Chacune prise à part semble normale, suit une procédure régulière, aucune ne vaudrait la peine de faire une révolution, - ce qui n’aurait d’ailleurs pour effet que de renforcer l’administration - mais toutes doivent être effectives. Toutefois, pour diminuer le sentiment fréquent d’arbitraire et d’oppression devant la toute-puissance de son administration, l'État dispose encore de ses public relations. Il ne s’agit pas de modifier la décision, mais d’accompagner le citoyen pour l’aider à comprendre le pourquoi des décisions prises, afin de le faire collaborer activement avec l’administration. On peut donc passer du temps, comme dans les journées portes ouvertes, pour lui montrer quelles sont les règles appliquées, comment fonctionnent les services etc. Il abandonnera le sentiment d’absurdité du Château de Kafka il se rendra aux raisons. L’administré ne rouspètera plus, le dispositif aura alors rempli sa fonction de « mécanisme de conformisation : qui ne fait qu’accentuer l’autorité, la toute puissance administrative et le compense absolument pas ».

    Et c’est là que nous mesurons l’envergure des illusions qui enveloppent le pouvoir politique. Primo, « le personnel politique ne peut rien sans l’administration, et pratiquement rien contre elle ». Secundo, « le contrôle du personnel politique par le citoyen ne sert à rien parce que le vrai problème politique est celui de cette structure de l'État ». Dès lors la question de savoir comment le citoyen pourrait contrôler l'État change complètement de sens. Nous sommes habitués à nous focaliser sur les débats passionnels autour des personnes dirigeantes ce qui nous met hors sujet. Où, à tout bien réfléchir on est quasiment dans les bouffées délirantes, c’est quand, ajoutant illusion sur illusion sur la pile des illusions, on en arrive à croire que la bureaucratie peut être dominée par la démocratie représentative. A moins que… à moins que… le terme « démocratie » signifie « encadrement du démos, alors… il y a concordance parfaite, car c’est par l’intermédiaire de l’administration d'État que cet encadrement aura lieu ! » « Comment pourrait-on espérer contrôler l'État ? » Au point où nous en sommes n’ajoutons pas une autre illusion sur la pile : « l’illusion est totale par la voie du suffrage universel ». Et c’est là, en fin de chapitre, qu’Ellul de manière fulgurante précède Debord : « tout cela, c’est le spectacle, l’apparence sans racine, le jeu ».

    2) Mais nous avons laissé de côté la question du choix politique. Que dit-on dans ce registre ? Il n’y a pas de politique sans un choix portant sur une pluralité de solutions. Toutes ne seront pas nécessairement justes, conformes au bien commun, ni efficaces, mais elles doivent être possibles. L’homme politique le meilleur s’oriente vers des choix qui concilient au mieux les valeurs, tiennent compte des faits et de l’opinion, tente de trouver une solution contenant l’agrément du plus grand nombre, tout en ouvrant des perspectives sur l’avenir. Il faut donc qu’une solution existe et plusieurs solutions entre lesquelles choisir. Lorsqu’une nation est écrasée militairement, elle est obligée de se ranger aux décisions du vainqueur, il n’y a alors plus de décision politique, car celle-ci suppose la liberté. Une certaine latitude de choix. Mais est-elle vraiment présente en politique en dehors d’un stéréotype, celui de liberté individuelle ?

    Les difficultés commencent avec le poids du nécessaire en regard des valeurs. Incontestablement, le pouvoir politique prend des décisions. Cependant, si nous examinons posément ce qui à lieu dans nos mentalités postmodernes, c’est la désaffection des valeurs, ou plus exactement que, perdant toute substance, elles sont ramenées aux faits. La Justice est souvent réduite à une répartition égale des biens matériels, la Liberté ravalée à la hausse du niveau de vie et aux vacances, la Vérité à la narration à peu près exacte des faits. L’homme de notre temps, dit Ellul, est indifférent aux valeurs. Dès lors, comment l’homme politique pourrait-il être d’une engeance plus élevée ? Comment celui qui gouverne en ce siècle pourrait-il, incarner une religion, une philosophie raffinée ? N’est-il pas clair que dans la plupart du temps, tout en continuant à faire des discours sur les valeurs, l’homme politique s’en tient dans la pratique à une gestion des faits ? Et puis sur lesquels? s’il est au pouvoir au plus haut niveau ? Nous avons vu déjà la situation entre deux chaises de l’Etat. Au niveau local d’une mairie la gestion se comprend très bien et là on se passerait bien des contraintes venues d’en haut de l’Etat. Mais d’un autre côté, au niveau global, l’Etat est aussi dépassé et dépendant des règlements internationaux sur lesquels il n’a pas une entière décision, sans compter la puissance des multinationales et surtout celle de la finance.

    Mais le plus important réside dans la relation entre moyens et fins à l’intérieur de la gouvernance. « Le véritable choix aujourd’hui, dans les problèmes politiques, dépend des techniciens qui ont préparé la question et des techniciens qui devront mettre à exécution la décision ». Le politique n’a plus guère que l’illusion de l’initiative des choix politiques. Le ministre ne peut que demander à un collaborateur de le conseiller pour choisir entre plusieurs variantes proposées par d’autres techniciens. Désormais ne s’agit plus d’agir à partir d’une doctrine, d’une idéologie, mais à partir du rapport des techniciens décrivant le plus utile, le plus possible et le plus efficace. Il va rendre une décision sur des dossiers que parfois il n’a… même pas lu. Il fait confiance aux experts. La politique est toujours définie à partir du possible, mais c’est le technicien qui détermine avec exactitude le possible. C’est la raison pour laquelle l’importance croissante des techniciens rapproche inévitablement les régimes en apparences les plus opposés, et aussi la raison pour laquelle l’opposition duelle entre droite/gauche nous semble de plus en plus artificielle. L’alternance peut bien avoir lieu, mais elle donne l’impression que l’on met toujours en œuvre la même politique. La raison en est la technicité et son rôle. On peut toujours arguer que le technicien se situe dans l’ordre des moyens et que le politique règne sur l’ordre des fins, mais l’opposition est devenue largement fictive en raison de la suprématie acquise de fait par l’approche pragmatique qu’offre la technique. « Il est superficiel de vouloir opposer les fins politiques à des moyens techniques ; ce sont les moyens aujourd’hui qui d’une part limitent, et d’autre part permettent de définir les fins ». C’est tellement vrai que « lorsque les jugements des techniciens font défaut, alors nous assistons à une impuissance étrange du politique dans la décision ». « L’homme politique est désarmé lorsqu’il ne peut s’appuyer sur, ou s’abriter derrière une expertise technique apparemment certaine »... Il n’a plus son tuteur ou son conseiller habituel ! D’où l’incertitude.

    Et attention, ce n’est pas du tout contradictoire avec le fait que le milieu politique soit en permanence saisi d’une incroyable agitation, avec ses innombrables comités, ses commissions, ses prises de parti innombrables, ses manifestes, ses alliances, ses discussions de budget, ses procédures etc.  Cette activité fébrile en réalité ne fait que donner « l’illusion de l’action ; cette masse de paroles, de papier et de comités donne l’illusion de la décision ». Et du côté du public, comme nous ne sommes pas à une contradiction près, « entre l’expert et le politicien, le choix de l’opinion va presque toujours dans le sens du technicien. » Si on peut espérer une reprise en main du politique, on ne peut que constater que ceux qui en parlent formulent un vœu pieux. Ellul parle donc à juste titre d’une nécessité progressivement contraignante liée à un empire incontesté de la pensée technique. Le politique doit prendre des décisions dans des domaines qui sont de plus en plus intrinsèquement techniques. Or, bien évidemment à ces domaines correspondent des méthodes d’analyse et d’action spécifiquement techniques. L’ensemble de ces facteurs converge donc inévitablement vers une dévalorisation de la fonction politique dans ce qu’elle a de spécifique. Le public a par exemple énormément de mal à comprendre qu’un ministre puisse passer sans inconvénient de l’armée, à l’industrie, de la santé à l’éducation ou aux finances, cela heurte de front une croyance férocement assurée dans nos mentalités dans une compétence exclusive de l’expertise technique. C’est pourtant une grave erreur, car par nature le politique a affaire au bien commun et en vérité tout citoyen est compétent dans ce registre comme devrait l’être le politique censé œuvrer en direction du bien commun. Mais qui peut le comprendre ? Et comment le politique pourrait-il échapper à la tentation ne n’être plus qu’un gestionnaire ? Il a une rente assurée au frais de l’Etat et son principal souci n’est plus alors que sa réélection !

    Le second pôle d’oscillation des décisions politiques, en apparence contradictoire avec le nécessaire, est ce que Ellul appelle l’éphémère. Ce que nous oublions souvent, c’est que toute notre civilisation est éphémère. Nous avons vu ailleurs que la temporalité qui nous domine est soumise au harcèlement du temps psychologique. Ellul insiste sur le fait que notre société dite de consommation, est de part en part prise dans le cycle accéléré du consommer-jeter. Pour la sacro-sainte « croissance », il faut consommer beaucoup, ce qui veut dire jeter beaucoup. Plastique, papier, tissus, nylon, sont fait pour n’exister qu’un temps infime. La destruction guette de plus en plus vite la nouveauté. Il faut constamment remplacer le téléphone, la voiture, les ustensiles en tout genre. Une ingéniosité technique fabuleuse fabrique des objets qui n’existeront que pour disparaître, remplacé par d’autres sur lesquels les geeks pourront s’exciter. Cette tension a évidemment son effet sur la politique, si bien que l’on finit par considérer comme lieu commun que les promesses n’engagent à rien, elles passent comme le reste. Consommées dans la campagne… jetées après. On peut toujours faire des programmes, coller des affiches, signer des pétitions, demain tout est oublié et seuls quelques esprits chagrins et rétrograde auront l’inconvenance de dire que les politiques sont des girouettes. « Le contexte est nouveau, les temps ont changé, nouvelle nouveauté… il faut s’adapter… pourquoi se soucier des promesses d’hier ? »

    Enfin, l’argument massue pour comprendre l’éphémère et son rôle, c’est la prégnance extraordinaire de l’actualité sur la politique. Quoi de plus éphémère ? La loi est simple : « plus l’information est superficielle, sans importance, mais spectaculaire, plus l’homme s’y intéressera » et notons bien que cette phrase est écrite dans un livre des années 60, alors que dire en 2016 avec Internet, Youtube et le buzz continuel ; il n’y aura alors plus « d’opinion publique que pour les problèmes d’actualité » et le résultat étant une incapacité fondamentale chez l’individu de mener une réflexion saine et distanciée. Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’actualité a pour effet, non de rendre l’individu plus apte à la citoyenneté, elle contribue à disperser son attention en dehors des vrais enjeux. Trop d’information pulvérise la réflexion. Les rideaux de fumée se multiplie et on n’y voit plus rien. Celui que l’on dénomme citoyen ne peut plus que réagir à l’actualité et le politique lui fait pareil à coup de « petites phrases ». Si encore le citoyen disposait d’une solide culture politique, il pourrait en retirer quelques éléments intéressants et significatifs, mais il n’a que des stéréotypes : « démocratie », « république », « fascisme », « justice sociale » etc. Pas de quoi comprendre et décider. Trop de stimuli et c’est comme pour les muscles de la grenouille : la tétanisation : devant la guerre, l’horreur, la violence, le choc. Ou bien cela devient une absorption molle dans le spectacle. « Nous évitons ainsi la tétanie, au profit de l’hypnose ». S’il n’y a plus de problème politique que pour l’actualité, la formule pour le politique devient « il suffit que le problème soit actuel, pour que par là même il soit urgent ». Puisque nous sommes dans la perpétuelle accélération et l’urgence, il faut tout et tout de suite dans l’actualité comme dans la politique et on s’étonne par après que les politique ne s’engagent que dans le court terme et ne pensent plus à long terme. Ils sont les premiers scotchés à l’actualité.

    « Ainsi se combinent sans fin l’éphémère et le nécessaire, pour donner à notre politique son visage illusoire, illusion de la liberté dans un cas, illusion de l’importance et du sérieux dans l’autre ».

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    On the top of the top, nous devrions parler de l’attente de l’homme providentiel lors des élections. Là c’est le comble. Que l’on puisse encore croire qu’il va nous arriver un sauveur qui changera entièrement la vie, c’est la cerise sur le gâteau. Au-dessus de la chantilly des illusions politique une décoration. Il faut vraiment que nous soyons complètement égarés dans l’illusion religieuse, version messianique pour avaler çà. Mais nous sommes tellement obsédés par le faire et indifférent à l’être, que la projection du fantasme sur l’homme providentiel marche encore. Il faudrait renverser l’ordre. Le faire découle de l’être, si nous ne changeons pas ce que nous sommes intérieurement, strictement rien ne peut durablement être changé à l’extérieur. L’extérieur n’est que le reflet de l’intérieur.

    Mais attention, il ne faudrait pas se méprendre sur le sens des analyses de Jacques Ellul. Il n’est pas du tout dans son propos de dénigrer la politique, ni son rôle. Ellul veut seulement démythifier la politique, disperser les illusions que nous projetons sur elle, ce qui nous porte à lui prêter une importance démesurée et un rôle qu’elle n’a pas. Son rôle est modeste. Ce n’est pas une religion. Ce n’est pas une morale, ni une philosophie et encore moins une sagesse. Les innovations les plus révolutionnaires viennent de la société civile qui déploie à l’heure actuelle une créativité remarquable en termes de solutions. Que le politique prenne le train en route, c’est souhaitable. A condition qu’il en ait le courage et qu’il ait suffisamment d’intégrité. Il est même possible de réformer en profondeur le système politique pour qu’il serve mieux le bien commun, mais il y a peu de chances que l’initiative vienne de ceux qui sont complètement inscrits dans le système.

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  © Philosophie et spiritualité, 2017, Serge Carfantan,
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