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Les formes de l'illusion - Serge Carfantan
 
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Leçon 7.   Les formes de l’illusion       

    Nous sentons bien que l’illusion constitue un danger. L’illusion inquiète. Elle nous menace sous la forme d’une déception possible, d'une souffrance ou d'un déchirement. Nous savons peu de choses sur l'illusion, mais nous savons ce qu’elle représente quand elle vient déchirer notre vie. Le plus souvent, nous confondons illusion avec l’erreur. Or, s’illusionner ce n’est pas seulement se tromper. L’erreur, une fois comprise, disparaît et laisse place à la connaissance vraie. L’illusion est par contre bien plus tenace. On a beau savoir, on peut toujours se laisser abuser. L'illusion possède un pouvoir de fascination qui fait qu'il est facile d'y croire et de se laisser entraîner par la représentation qu'elle nous suggère.

    L'illusion peut prendre plusieurs formes. Nous connaissons tous les illusions d'optique, comme celle du soleil qui grossit à l'horizon et diminue au zénith,  mais elles ne recoupent qu'une seule catégorie d'illusions, les illusions perceptives. Il nous faut classifier les formes d’illusions pour délimiter clairement leur action et voir sur quoi elles reposent. Il est possible pour cela de discerner trois grands domaines où nous les rencontrons : celui de la pensée collective et des illusions collectives, celui du rêve, celui des illusions individuelles de la perception de veille.

    Qu'est-ce que les différentes formes de l'illusion partagent en commun? Comment comprendre ce qu’est l’illusion à travers les formes qu’elle peut prendre ?

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A. Les illusions collectives

    Partons du cadre le plus large, celui de la conscience collective. Peut-on parler d’illusions collectives ? Ou bien faut-il réserver l'usage du terme illusion à des phénomènes strictement individuels? Il y a illusion quand une représentation vient à s'imposer à la conscience, alors que celle-ci ne renvoie à rien de réel. L’illusion est de l’ordre d’un simulacre plus vrai que nature. Dans la mesure où plusieurs sujets sont ensemble prêts à croire dans une représentation, il peut y avoir une illusion collective. Cela veut dire qu'alors plusieurs personnes seront prêtes à certifier la validité de l’interprétation d’un fait qui s’est déroulé sur le plan de la perception alors qu’ils ont tous ensemble été abusés, c'est-à-dire que la réalité n’est pas cette apparence qu’ils ont vue ensemble vers laquelle pourtant convergent leurs témoignages fondés sur les sens (consensus d'opinions). (texte) (exercice 4a)

    1) Un magicien vient faire un spectacle. On dit qu'un illusionniste fait une représentation. Ces mots sont bien choisis puisqu’il s’agit tout à fait d’une représentation, donc d’une présentation seconde (pour le public) par rapport à une présentation première (que seul connaît le magicien). On parle de prestidigitation, le prestige de ce que des mains habiles peuvent accomplir sans que personne ne le remarque. Manipulations adroites et parfaitement dissimulées aux yeux du public. Le tour de magie est appelé illusionnisme. Dans son essence, il consiste, par une mise en scène ingénieuse, à installer la croyance dans une représentation dans l’esprit de chacune des personnes du public. Une représentation qui soit telle, qu’il ne puisse que croire ce qu’il a vu, c'est-à-dire ce que l’on a voulu lui montrer. La jeune fille a été coupée en deux dans la boîte. Le lapin est sorti du chapeau. La corde s’élève toute seule en l’air. De nombreux spectateurs voient la même chose. Même l’appareil photo ne montre rien d’autre que ce qu’ils ont vu. Et pourtant, les choses ne se sont pas passées comme les spectateurs le croient. Il ne s’est rien passé de ce que tous ces gens ont pu croire. La jeune fille n’a pas été coupée en deux. Le lapin n’est pas apparu « comme par magie ». On dit qu’il y a un « truc », mais qu’il ne faut bien sûr pas révéler pour que la représentation garde sa puissance d’envoûtement. Donner le truc, c’est dévoiler la réalité, le processus réel de l’apparition du phénomène, tel qu’il a été soigneusement caché aux yeux du public. Il faut que la connaissance du public reste incomplète, qu’il n’ait que l’apparence. De cette manière se produit un effet : le public sent bien qu’il a été trompé, mais il reste sur sa faim en ignorant de quelle manière il est possible de produire pareil phénomène. Le phénomène a été vu, c'était criant de vérité, mais la logique

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    ---------------L’illusion peut donc être illusion collective à chaque fois qu’une représentation recueille l’assentiment de témoignages concordants en sa faveur et que malgré cela, la réalité est toute différente de ce que les témoins ont ensemble pu affirmer. C’est assez troublant. Comment déterminer ce qui est « réel » ? Ce qui est « vrai » ? Est réel ce qui est tenu pour objectif et ce mot signifie dans notre expérience empirique « ce que plusieurs témoins peuvent constater ». Si la réalité est dans notre vigilance quotidienne soutenue par une expérience-en-commun et que celle-ci se révèle être illusoire, alors toute notre certitude empirique s’effondre. On peut concevoir que dans une expérience particulière, on puisse faire erreur, mais qu’il puisse y avoir une illusion collective pose de graves problèmes. Notre certitude empirique n’a pas d’assurance en dehors des témoignages convergents des sujets établis dans la veille or la représentation qui en résulte peut tout aussi bien parfois être une illusion. L’expérience est ici collective, et on peut très bien collectivement être abusé. Une fois la représentation terminée, les spectateurs se rendent compte qu’en fait, il ne s’est rien passé de ce qu’ils ont cru. Mais l’illusionniste n’est pas pour autant une charlatan. Le public est averti. Il sait bien que ce n’est que de l’illusion. Le charlatan lui se sert de l’illusion en voilant l’illusion en tant que telle. Il exploite la crédulité, l’adhésion naïve à l’illusion. Le produit miracle sensé guérir une pléiade de maladies n’est que du sucre et quelques herbes, mais les bonnes gens sur la place se laissent piéger par les boniments du charlatan.

    Comprenons bien le mécanisme. La représentation illusoire n’était rien d’autre qu’une création mentale de la conscience collective. L’esprit, l’organe interne du mental, possède la capacité de faire apparaître une existence qui n'a pas de réalité. Le mental pose à la fois les objets, comme extérieurs et réels, et il pose aussi les pensées, comme subjectives et intérieures. Objets et pensées apparaissent clairement dans l’expérience ordinaire, mais dans le cas présent ils n’existent pourtant que dans l’esprit des spectateurs. C’est une leçon d’importance car nous concevons par là que le pouvoir du mental est immense et que la conscience peut-être à tout instant le siège d'illusions. Nous comprenons aussi que nous ne pouvons pas entièrement nous fier à une perception si elle est de l'ordre d'une vision irréelle. (texte)

    2) On peut par là donc comprendre l’argument des athées à l’égard de tout ce qui est phénomènes religieux. Des croyants réunis dans un lieu saint sont tout disposés à croire. Leur ferveur les autorise à immédiatement adhérer à des signes, à ce qui pourrait être seulement un habile montage. Un fan-club d’OVNIS réuni au Nouveau Mexique pour son congrès annuel peut aussi être dans cette ferveur de la croyance qui le disposera à croire avoir vu telle ou telle chose, parce que là aussi, le désir peut anticiper sa réalisation. L’imagination peut collectivement se donner un objet. Un plaisantin qui monte une mise en scène lumineuse près du lieu d’observation verra s’extasier ces croyants du Nouvel Age. Cela s'appelle un canular ! Les conditions sont réunies pour une illusion collective.

    Les miracles et les apparitions mystérieuses pourraient dès lors être des illusions religieuses. Le doute en tout cas est permis, et il faudra prouver le contraire si ce n’était pas le cas. Il peut exister des illusions religieuses, là où des croyants sont à ce point plongés dans une foi fébrile qu’ils sont prêts à croire à toutes sortes de confirmations fantaisistes de leur foi. Ce qui est inquiétant en la matière, c'est quand une communauté religieuse semble prise d'une sorte d'ivresse de la vérité qu'elle dit posséder, car de l'illusion on bascule aisément dans le fanatisme et le sectarisme. Qu'est ce que le fanatisme après tout? Une foi devenue hallucinée. Une ivresse de la croyance qui veut se communiquer, y compris par la force. Le fanatisme est cette passion qui s'empare d'une communauté et qui fait de la fierté de la foi, un orgueil aveugle qui autorise la volonté d'imposer sa foi à autrui. Le fanatique, c'est exactement l'opposé de celui qui doute, il est persuadé être dans le vrai, comme le sceptique lui est persuadé qu'il ne peut plus  croire en rien. Le fanatique veut porter le drapeau de sa foi à tous, il vient, le regard brûlant, l'attitude menaçante, dénoncer les démons, il vient appeler à la conversion. Il vient maudire celui qui ne veut pas croire, car justement sa croyance est devenue tellement hallucinée qu'elle a perdu ses attaches dans le réel pour tomber dans l'illusion. L'attitude sectaire, elle, consiste à croire que la vérité puisse s'enfermer dans un livre, un enseignement et que tout autre point de vue est dépourvu de sens. Celui qui a compris en profondeur sa propre religion devrait

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    3) Il peut aussi exister des illusions idéologiques, au sens où des représentations collectives peuvent donner lieu à une croyance aveugle qui peut persister sur une durée assez longue, même quand elle est dénoncée. Nous avons vu dans l’histoire des doctrines politiques, des idéologies susciter une ferveur populaire et se révéler au bout du compte des illusions. Prenons le cas du marxisme. Que disait Marx? "avec la fin de toutes les aliénations, avec la fin de l'État et de la politique, ce sera la fin des idéologies". Qu'advint-il de ces prédictions?

    Si l'on s'en tient aux faits les plus avérés, Marx s'est bien trompé. Mais c'est bien plus que de l'erreur. Jamais les idéologies n'ont régné avec tant de force. Le marxisme, qui devait mettre fin aux idéologies… s'est lui aussi changé en idéologie." On n'a pas vu la fin de l'aliénation, ni la fin de l'État, de la politique et c'est quand même un peu fort qu'un système prétendant mettre fin aux idéologies soit devenu de fait une idéologie d'une écrasante puissance. On y croyait tellement ! On avait placé tellement d'espoirs dans une doctrine qui promettait d'exaucer les rêves les plus fous, de satisfaire au besoin de justice. Les hommes qui y sont entrés ont eu tellement de mal à admettre qu'ils avaient pu s'illusionner. Nous-mêmes gardons un certain respect envers les idéologies. "On admire ceux qui parviennent à s'exalter, on les envie un peu, …pas beaucoup". On les envie parce qu'ils ont des convictions et c'est mieux que de rien avoir du tout, mais en même temps, on ne les envie pas trop, parce que nous voyons bien que l'idéologie, c'est "du bavardage, de la rhétorique, du discours, du laïus, du jargon," et nous savons bien qu'il faudra se cogner contre les faits et sortir des grands discours idéologiques de la politique. Nous n'avons pas vraiment envie ne nous laisser prendre aux pièges de nouvelles illusions. Mais… mais, nous sommes tout de même impressionnés par celui qui tient des discours idéologiques, car il est porté par des convictions que nous n'avons pas. Ce qui nous séduit, c'est cette confiance dans un système idéologique, confiance dont nous manquons en ce temps où justement les idéologies ne font plus guère recette. "Lui au moins, il croit dans quelque chose, tandis que moi, distant et indifférent, je reste dans une attitude sceptique".

    Ainsi, ce qui donne sa force à l’illusion collective, c’est le pouvoir d’une croyance qui emporte l'adhésion, le pouvoir de l’imagination qu'elle suscite en faisant miroiter ce que le sujet attend. L’imagination donne ce que la croyance attend et le sujet prétend avoir « vu » ce qu’il a en fait seulement imaginé. (texte) On a affaire en elle à une pseudo-perception. Il faut bien parler ici d’une réalité illusoire, car même dans une hallucination, il y a bien quelque chose qui est perçu. L’illusion est un vécu, sinon elle ne donnerait pas naissance à une expérience. Aussi longtemps que l’on en fait l’expérience, il est incontestable qu’elle a lieu et l’on n’a nullement le sentiment d’être victime d’une illusion. C’est seulement après que nous pouvons nous en rendre compte, quand nous la détruisons en lui opposant quelque chose de plus réel, comme le matin au réveil, nous dénonçons le rêve en faveur de la veille.

B. L’illusion onirique

    Il nous faut considérer à part l’illusion qui se produit en rêve car elle est très riche d’enseignements. Qu'est ce que le rêve a à nous enseigner sur la nature de l'illusion?

    1) L’état de rêve réalise une situation remarquable d’illusion, puisque le sujet se trouve plongé dans une forme d’inconscience qui n’est pas le sommeil profond, où il n’y a conscience de rien, mais dans une pseudo-perception qui est conscience d’images. Non seulement cela, mais tant que dure l’illusion, le sujet vit une succession d’images comme étant la réalité. Il faut attendre un changement d’état de conscience, le passage du rêve à la veille pour qu’il puisse dénoncer l’illusion entretenue dans le rêve. Tant que le rêve dure, il est vécu comme une réalité. L’illusion se produit donc quand s’introduit un certain degré d’inconscience. La conscience qui tombe au-dessous de la pleine vigilance se laisse facilement abuser. Mais si un changement d’état fait paraître illusoire un état de conscience moindre, cela indique aussi que la tâche du sujet consiste à maintenir et à renouveler l’acte de l’éveil. Cela vaut bien sûr pour cette vie somnolente que nous désignons comme notre état de veille où nous devons effectuer une série de prises de conscience pour nous garder de toute chute dans l’illusion.

    A la limite, il est concevable que notre état de veille actuel puisse paraître, du point de vue d’une plus haute lucidité, comme un sommeil ignorant. Il est possible que ce que nous considérons comme la « réalité » ne soit à tout prendre qu’une bouillie de mensonges ! C’est du moins ce qui serait perceptible à un niveau plus élevé de conscience. Alors sauterait aux yeux que cette prétendue « réalité » n’est qu’un tissu d’images fabriquées par les rêveurs impénitents que nous sommes. Cependant, il y a un saut entre le rêve et l’état de veille qui permet de nous donner une sécurité. Le rêve manque de cohérence, il trahit par là son irréalité par rapport à une cohérence bien meilleure qui est celle du Monde de l’état de veille. (texte) Mais ce monde de la veille ressemble aussi d’une certaine façon à un cauchemar fabriqué par la conscience des hommes ! Qu’est-ce qui nous dit que nous n’avons pas fabriqué ici-bas un monde fondé sur un tissu de fausses valeurs et d’illusions ? N’est-il pas nécessaire que l’humanité s’éveille à une conscience plus élevée et secoue ses illusions grégaires ?

    2) L’illusion onirique nous apprend que le phénomène de l’illusion se déroule dans une représentation où l’acteur, la scène et le spectateur sont en fait sur le même plan. Dans le rêve, je suis le spectateur, je suis l’auteur et la scène du spectacle avec ses acteurs. Je suis cela, mais je ne le sais pas. Quand je suis au cinéma, je suis fasciné par les images et j’oublie pendant un moment qui je suis. Mais je peux tout de même me détacher de l’écran et prendre conscience que ce n’est qu’un spectacle. Pour que l’illusion fonctionne, il faut que perdure un certain consentement à la fascination d’une image qui me séduit. Dans le rêve, la séduction est puissante, puisque la production de l’imaginaire enveloppe les cinq sens et recourt au souvenir du sujet, ce ...

    Il reste pourtant qu’il est possible, dans un cas comme dans l’autre, de faire appel aux désirs du sujet pour lui présenter ce qu’il attend. Le rêve, comme l’a montré Freud, est la réalisation du désir sur le plan imaginaire. Le rêve vient théâtraliser nos attentes et nos peurs. Sa puissance d’envoûtement tient à cette incantation du désir, plus qu’à la force des images. Nous sommes tout prêt à nous illusionner, si nous sommes tout d’un coup persuadés qu’un désir longtemps porté va trouver sa réalisation. Ce que vient nous montrer le rêve, c’est que pour saper l’illusion, il faudrait pouvoir mettre fin au jeu complaisant de l’imagination, à la projection délirante du désir sous la forme de fantasmes. Il est en effet inquiétant de laisser l’illusion produite par le désir contaminer la réalité. Si le rêve prend définitivement le pas sur le réel, c’est la porte ouverte à la folie.

C. L’illusion individuelle

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    © Philosophie et spiritualité, 1996. 
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